N° 857 | du 18 octobre 2007 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 18 octobre 2007

Madeleine Delbrêl, pionnière en coordination du travail social

Joël Plantet

La coordination des services sociaux existe depuis belle lurette. Pourtant, décentralisation oblige, les comités de liaison et de coordination des services sociaux (Clicoss) viennent d’être abrogés par décret. Bien en amont — avant et pendant la Seconde Guerre mondiale — une pionnière du travail social avait œuvré pour ce principe de coordination : un colloque a rappelé récemment l’édifiant parcours de Madeleine Delbrêl

En septembre, les éditions Nouvelle cité publiaient le deuxième volume des écrits professionnels de Madeleine Delbrêl. Intitulé Le service social : entre personne et société, l’ouvrage fait suite, à six mois d’intervalle, à un premier tome, Profession assistante sociale. Un colloque international a célébré l’auteure les 28 et 29 septembre en mairie d’Ivry, ville dont elle a eu la responsabilité du secteur social. Mais qui donc est cette Madeleine Delbrêl, « assistante sociale entre 1931 et 1945 » ?

Elle eut un parcours bref et lumineux. Entre politique et compassionnel, cette ardente catholique va travailler quinze ans en terrain communiste. Née en 1904, convertie à la foi chrétienne à vingt ans, elle s’engage en 1931 dans une formation d’infirmière, entre à l’École pratique du service social l’année suivante, s’installe au centre social paroissial d’Ivry en 1933. Trois ans plus tard, elle soutiendra son mémoire, Ampleur et dépendance du service social. C’est le Front populaire. Puis, au début de la guerre, elle sera mobilisée pour les évacuations dans les gares parisiennes, avant d’être nommée en mairie d’Ivry, elle travaille à l’Office de protection de la maternité et de l’enfance de la Seine (OPMES) et au Groupement d’action des services sociaux de la Seine (GASS). Elle cessera toute activité professionnelle en 1946, et s’éteindra à l’âge de soixante ans
 [1].

« C’est la réintégration de l’homme dans sa communauté sociale que poursuit le service social », écrivait Delbrêl, défendant la professionnalisation en posant comme principe l’importance de la formation pour tout intervenant. Elle estimait dans le même temps (paradoxalement ?) que « le service social est la robe neuve de la charité » (in La Revue des jeunes, septembre 1934). À une époque où l’on qualifiait sans état d’âme les bénéficiaires de l’action sociale de « retardés », de « familles pratiquement incurables » ou d’« anormaux », à l’époque où le régime de Vichy imposait le modèle « Travail, famille, patrie », à quoi pouvait donc ressembler le travail social ? L’évidence de l’urgence sociale de ces années noires (débâcle de 1940, exode, bombardements , effondrement des infrastructures) sert de réponse. Mais pour avoir travaillé avec le Secours national vichyste, la profession aura à encaisser un certain opprobre.

Les Clicoss ont accompagné les professionnels dans les évolutions de leurs pratiques

Depuis une loi de 1916 instituant les dispensaires d’hygiène sociale, la coordination en travail social symbolise le passage de l’action charitable à l’action sociale. En 1923, des comités départementaux de coordination sont évoqués, avant d’être officialisés par le gouvernement Blum en 1936. Il a été rappelé au colloque d’Ivry à quel point les principes liés à la coordination auxquels se référait Madeleine Delbrêl — importance de la notion de territoire, articulation entre le champ sanitaire et le champ social, concertation entre services publics et privés — restent actuels.

Trois quarts de siècle après, Christine Garcette, animatrice du réseau Histoire du travail social (RHTS), a dressé un historique de l’officialisation de la coordination : la loi du 8 avril 1950 préconise la création d’un comité de liaison et de coordination des services sociaux publics et privés (Clicoss) dans chaque département. Un décret de 1969 insiste sur la nécessité de coordonner les pratiques des services sociaux polyvalents et spécialisés, tout en définissant le service social. Mais seuls quarante Clicoss verront le jour, dont huit subsistaient encore cette année, regroupés depuis 1984 au sein d’un Mouvement national pour la promotion de la coordination en travail social (Mnpcts). Longtemps dédiés aux seuls AS, ils s’ouvriront peu à peu à l’ensemble des travailleurs sociaux.

Depuis une cinquantaine d’années, les Clicoss — dont certains ont été particulièrement dynamiques et vivants, tel celui de Seine-Saint-Denis, créé en 1968 — ont ainsi facilité les partenariats, mutualisé les connaissances, accompagné les professionnels dans les évolutions de leurs pratiques. Las, en 2004, la loi sur la décentralisation transfère la coordination de l’action sociale aux conseils généraux : le 6 octobre dernier, le journal officiel publiait le décret n° 2007-1436 supprimant les comités, qui doivent être « dissous au plus tard le 1er juillet 2008 ». De fait, Mncpts et comités auront disparu avant la fin de l’année civile, exceptés trois Clicoss repris par leur conseil général respectif. Celui du 93, par exemple, se métamorphose en un service de la direction de la prévention et de l’action sociale du département, avec maintien de ses activités. Bonne nouvelle. Cela dit, la question de la coordination des services reste à l’ordre du jour, d’autant plus que la suppression des Clicoss entraîne en l’occurrence, de fait, celle d’une définition historique du service social…


[1Les amis de Madeleine Delbrêl - 11 rue Raspail - 94200 Ivry-sur-Seine. Tél. 01 49 60 14 48