N° 946 | du 22 octobre 2009 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 22 octobre 2009

Lutte contre l’absentéisme : une école consumériste ?

Joël Plantet

Une rémunération qui ne dit pas son nom ? L’incitation financière collective pour inciter à l’assiduité scolaire pose question. La lutte contre l’absentéisme doit-elle en passer par là, ou l’école est-elle en voie de marchandisation ?

En développant les axes de son programme expérimental en direction de la jeunesse – recensant 165 projets –, le Haut-commissaire aux solidarités actives, Martin Hirsch, a lancé un pavé dans la mare avec l’un d’entre eux intitulé Lutte contre l’absentéisme et incitations collectives, développé par le rectorat de Créteil. Selon le ministère de l’Education, certaines académies présentent un taux d’absentéisme allant de 5 à 80 % et l’absentéisme moyen s’élevait à 11 % en moyenne en 2007 dans les lycées professionnels.

Alors, pour inciter à la présence et à l’implication en classe (les filières professionnelles étant ciblées car présentant un caractère aigu de décrochage), l’idée « innovante » est de mettre en place un budget initial (2000 € susceptibles de prospérer en quatre périodes jusqu’à 10 000 €) correspondant à un projet éducatif, un contrat liant les moyens financiers à l’engagement de tous les élèves à ne pas être absents. La phase pilote du projet concerne 150 élèves de six classes réparties dans trois lycées. Si le dispositif s’avère concluant, il sera étendu l’an prochain à 70 classes. L’idée s’est déclinée sous différentes formes : un lycée professionnel marseillais a ainsi décidé d’octroyer à la classe la moins absentéiste des billets pour les matchs de l’Olympique de Marseille !

Qu’il soit contraignant ou libéral, le souci est récurrent : le dispositif de lutte contre l’absentéisme scolaire des 6-16 ans par la suspension des allocations familiales a laissé place en 2004 à un décret incitant le chef d’établissement à prendre contact avec les parents de l’élève, à transmettre si besoin est le dossier à l’inspecteur d’académie pour un éventuel module de soutien à la responsabilité parentale, jusqu’à aller à une amende de 750 € en cas de récidive. Visiblement, cela n’a pas été efficace…

« C’est exonérer l’école de son travail d’intéresser les élèves »

Marchandisation de l’école ? Ces « cagnottes collectives » vont-elles responsabiliser les élèves, ou bien nourrir un sentiment d’injustice entre différentes filières de formation ? Il s’agit en somme de récompenser les élèves pour ce qu’ils doivent faire. Dans une sorte d’inversion des valeurs, ne privilégie-t-on pas ainsi l’argent à la responsabilité des élèves et des parents ? Les fédérations de parents d’élèves (FCPE, PEEP) se sont montrées réticentes.

Pour le chercheur en sciences de l’éducation Philippe Meirieu, qui se déclare « viscéralement horrifié par cette initiative », la pente est, pour le moins, dangereuse : « On remplace la rétribution symbolique, le plaisir de défi personnel par une rétribution tout court : ça devient de l’éducation bancaire ! […] Payer pour obliger des élèves à aller en cours, c’est exonérer l’école de son travail d’intéresser les élèves. » Pour le sociologue François de Singly, l’école ne doit pas être négociable. Même la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, s’est déclarée « très réservée » par rapport à ce qu’elle considère comme une « dérive ». L’Observatoire des inégalités fait valoir, lui, que les inégalités sociales face à l’école se construisent dès l’école maternelle et primaire.

Peut-on imaginer de s’attaquer autrement au fléau de l’absentéisme scolaire ? Prochainement embauchés, 5000 médiateurs de la réussite scolaire doivent faire interface entre l’école et les parents. D’autres idées ont émergé comme les « collèges hors les murs », ou le dispositif Réussite scolaire. On peut enfin imaginer que les efforts des professionnels reconnus – éducateurs, AS et psychologues scolaires, conseillers d’orientation, juges pour enfants… – soient autrement soutenus, y compris jusque dans l’expérimentation.