N° 734 | du 16 décembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 décembre 2004

Les vieux migrants sont partis avec l’idée de revenir

Mireille Roques

Thème : Immigration

Tous ont quitté le pays, voilà 30 ou 40 ans, avec le projet d’y retrouver un jour conjoint et enfants dans la grande maison qu’ils auront fait construire ; de reprendre leur place de chef de famille et de couler des jours tranquilles, vieux et respectés. Aucun ne s’est dit qu’il allait s’installer dans une chambre de 5 m2 avec cuisine et sanitaires communs et n’en plus bouger jusqu’à la mort. Et pourtant…

Les plus jeunes les appellent « les immobiles » car ils sont souvent assis, assis autour de la table commune, à fumer et parfois trop boire ; assis, devant la télévision ou l’oreille collée au transistor ; assis dans un coin, à ressasser leur longue histoire sur laquelle ils ne savent comment inscrire le mot fin. Aujourd’hui, dans les foyers, une part importante des résidants est à la retraite. Ces hommes sont essentiellement originaires du Maghreb mais ce phénomène de vieillissement commence à se faire sentir parmi les subsahariens. La Sonacotra, qui gère le plus important parc de foyers et de résidences sociales et accueille pour plus de moitié des Maghrébins, s’interroge sur les nécessaires mutations que pose une population vieillissante à des structures créées pour des travailleurs et pour un temps limité.

Actuellement, près de la moitié des résidants a plus de 55 ans et la progression va s’accélérer jusqu’en 2008 où l’on prévoit une occupation des foyers par 20 % de plus de 65 ans [1]… Pour les plus âgés, les problèmes de santé et la perte d’autonomie sont peu compatibles avec les conditions de logement : exiguïté des chambres, cuisine et sanitaires communs, difficultés d’accès etc. Pour tous, les revenus — déjà modestes quand ils avaient un emploi — se réduisent encore, entraînant des privations et de l’angoisse. Pourtant, malgré leurs conditions difficiles, ces personnes ne veulent ou ne peuvent pas partir. Cela s’est fait sans qu’elles s’en aperçoivent, par des retours au pays de moins en moins nombreux, une perte progressive des liens familiaux, une difficulté croissante à retrouver sa place et, parallèlement, tout un réseau d’habitudes, de menus avantages, de droits, de repères qui les attachent à un pays, une ville, un foyer.

Migrant et retraité : les deux termes semblent incompatibles dans une société qui, depuis des décennies, n’a encouragé puis accepté l’immigration que par la productivité qu’elle pouvait engendrer. Pourtant, d’autres travailleurs étrangers sont parvenus à vieillir dans la cité : on ne retrouve ni Italiens, Portugais, Espagnols, Polonais dans les foyers et les Algériens semblent bien les seuls à faire les frais d’un écartèlement dont, sans doute, ils sont en partie responsables mais que l’histoire, la culture et les restrictions en matière de regroupement familial ont grandement favorisé. Tous sont partis, voilà 30 ou 40 ans, avec l’idée de revenir, de rejoindre conjoint et enfants dans la grande maison qu’ils auront fait construire au prix de terribles sacrifices ; de reprendre leur place de chef de famille et de couler des jours tranquilles, vieux et respectés. Aucun ne s’est dit qu’il allait s’installer dans une chambre de 5 m2 avec cuisine et sanitaires communs et n’en plus bouger jusqu’à la mort. Et pourtant, ils sont des milliers à être dans cette situation, les plus favorisés effectuant des retours au pays, les autres renonçant à aller vérifier qu’ils n’ont plus leur place dans un environnement dont ils se sont déshabitués et auprès de gens qui les ont oubliés…

Ainsi toute une population émerge d’un passé de labeur, de privations et de solitude. Dans cette partie de leur vie qui devait justifier et récompenser leur long exil, ils se retrouvent dépossédés de cet espoir qui les faisait tenir : leurs revenus sont plus faibles, leur solitude plus grande et leur santé, mise à mal par un travail pénible et des conditions de vie difficiles, finit de les exclure. Ouvriers non qualifiés, ils ont connu de nombreux employeurs et une mobilité géographique qui, au moment de la retraite, rend difficile la reconstitution de carrière. La plupart de ces migrants n’ont pas été scolarisés et peu sont à même de faire face aux subtilités administratives. Il ne faut pas non plus faire fi des employeurs peu scrupuleux qui n’ont pas fait de déclaration, des préretraites, du chômage, toutes choses qui réduisent la pension et conforte les migrants dans une sinistrose dont l’âge aggrave les effets. Enfermés dans des foyers dont certains accueillent une grande majorité d’inactifs, ils ne peuvent plus guère compter sur une solidarité mise à mal par les réalités économiques et les évolutions de comportement. Négligeant leur santé, ils ont recours à l’hospitalisation quand ils ne peuvent plus faire autrement. Les services sociaux ne s’intéressent guère à cette population qui ne vient pas aux permanences et vers laquelle il faudrait aller… Mais ni les médecins, ni les assistants sociaux ne se précipitent dans ces ghettos d’où les aides ménagères sont également exclues et où les agents communaux refusent souvent de porter les repas…

Certes, depuis une vingtaine d’années, la Sonacotra mène une action de rénovation des foyers en prenant en compte les besoins de ses résidants âgés. Cette indispensable adaptation doit s’assortir d’une ouverture vers la cité, d’une prise en charge sociale et sanitaire par les dispositifs de droit commun et le développement de services de proximité. Le travail de mémoire est tout aussi indispensable : mémoire partagée autour d’un café ou d’un thé à la menthe au Café social à Belleville (lire le reportage) ou mémoire formalisée par des associations et, bientôt, institutionnalisée par la création d’un musée de l’Immigration. Les vieux migrants des foyers ne pourront jamais atteindre le bonheur et sans doute non plus la sérénité. Au moins devons-nous essayer de faire que leur vie se termine dans la dignité.


[1La proportion des plus de 55 ans était de 29 % en 1994, de 36 % en 1998, de 41 % en 2001 et 47 % en 2003


Dans le même numéro

Dossiers

Un café social pour migrants retraités

Il faut avoir cinquante-cinq ans pour adhérer à l’association, mais tout un chacun peut venir y boire un verre. Au cœur d’un des quartiers les plus populaires de Paris, des personnes retraitées migrantes ont désormais un lieu vivant favorisant la rencontre, la culture, l’échange, mais aussi la mémoire

Lire la suite…

Quelle mission pour les foyers de travailleurs migrants aujourd’hui ?

Créées dans les années soixante pour des hommes qui quittaient tout pour travailler en France, ces hébergements surpeuplés et obsolètes doivent s’adapter à une nouvelle donne : des résidants, âgés pour une bonne part, connaissant des difficultés sociales et financières très importantes. Pour éviter que le système n’implose on est en train de transformer ces foyers en résidences sociales. Ce changement n’est pas seulement sémantique mais apporte une réponse concrète aux mutations actuelles

Lire la suite…