N° 762 | du 21 juillet 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 juillet 2005

Les vacances, un droit à conquérir

Propos recueillis par Katia Rouff

Aujourd’hui, 11 millions de personnes ne partent pas en vacances durant deux années consécutives. Parmi elles, environ quatre à cinq millions aimeraient partir mais leur situation sociale et économique ne le permet pas. À ces familles en difficulté, les travailleurs sociaux proposent un accompagnement à la construction d’un projet vacances explique Jean Froidure, professeur émérite de l’université Toulouse-le-Mirail, membre du conseil d’administration de l’association Vacances Ouvertes et spécialiste de l’histoire du tourisme social

Depuis une vingtaine d’années, avec la montée du chômage et de l’exclusion, le tourisme social et sa clientèle ont changé. De quelle manière ?

L’âge d’or du tourisme social se situe entre les années 50 et le milieu des années 80. Il a permis à des millions de salariés de faire l’apprentissage du départ en vacances. En 1950 le tourisme restait une pratique d’élite pour trois Français sur dix. Trente ans plus tard, sept personnes sur dix partaient en vacances. Durant cette période de quasi plein emploi, tout avait été pensé pour les salariés (comités d’entreprise, bons vacances CAF, villages vacances…). Puis le tourisme social a subi une grande mutation avec l’augmentation massive du chômage à partir des années 80.

Aujourd’hui, les dix pour cent de la population exclus de l’emploi et les personnes en situation précaire ne peuvent plus partir en vacances. Certains choisissent de ne pas partir pour privilégier autre chose (construction d’une maison, fête familiale…) mais la grande majorité aimerait partir et n’en a pas les moyens. Il s’agit souvent de familles qui cumulent problèmes économiques et autres difficultés (rupture familiale, monoparentalité, absence de culture vacances…), les vacances sont au-delà de leur horizon.

Comment est née l’idée d’un accompagnement social aux vacances ?

Elle s’est imposée vers 1990. Le droit aux vacances, inscrit dans la loi de 1998 contre les exclusions, est le produit de cette réflexion. L’accompagnement social permet de lever les freins vis-à-vis du départ en vacances. Le tourisme social a vécu sur le mythe des congés payés. En réalité peu de gens sont partis en vacances en 1936 et les années suivantes à cause de la guerre, les vacances de masse ont réellement commencé à partir des années 50. Cependant le droit aux vacances reste lié à l’idée d’une conquête des travailleurs. Ainsi aujourd’hui, des millions de personnes qui ne travaillent pas estiment qu’elles n’ont pas le droit de partir. Pourtant grâce à la loi contre les exclusions de 1998, les vacances sont inscrites dans le droit français comme un droit du citoyen.

À qui s’adresse cet accompagnement social ?

Aux millions de personnes qui ne sont jamais parties en vacances ou ne l’ont pas fait depuis longtemps. Pour ces familles, une aide financière seule ne suffirait pas à provoquer le départ en vacances. Ces personnes ont souvent peur de quitter leurs dernières sécurités (cité, maison…). Elles ont besoin d’un accompagnement social pour construire leur projet et parfois même sur le lieu de vacances et au retour. Si l’accompagnement est bien réalisé, le départ en vacances sert de levier pour une remobilisation. Le rôle de l’accompagnateur sera alors d’utiliser ce levier pour aider les personnes ou les familles à reprendre une activité, des initiatives, le goût d’entreprendre à nouveau. Parfois, ces personnes auront préparé et réussi un projet pour la première fois depuis longtemps.

Les travailleurs sociaux et les élus partagent-ils tous l’idée que chacun a le droit aux vacances ?

Il reste un grand travail de sensibilisation à effectuer auprès des élus comme des travailleurs sociaux afin qu’ils considèrent les vacances comme un droit pour tous. Les élus ont pensé très tôt qu’il était important d’envoyer les enfants en vacances, mais leur réflexion ne s’étendait pas aux familles. Aujourd’hui, ils favorisent le départ des jeunes des quartiers populaires mais souvent plus par souci de paix sociale estivale que de droit aux vacances. Dans l’esprit des travailleurs sociaux ou des élus de comités d’entreprise demeure ancrée l’idée que les vacances sont liées au travail. La prise en compte du droit aux vacances comme un droit du citoyen est récente.

Pourtant, pour les collectivités locales comme pour les travailleurs sociaux, l’accompagnement aux vacances des jeunes ou des familles constitue un formidable outil d’action sociale. Avec le soutien de l’association Vacances Ouvertes par exemple, les missions locales proposent aux jeunes depuis quelques années une « aide au départ autonome en vacances ». À leur retour, la relation avec leur tuteur est profondément transformée, ils ont partagé quelque chose de gratifiant. Des jeunes des quartiers populaires ayant du mal à envisager de quitter leur quartier pour travailler, découvrent la mobilité grâce au départ en vacances et se situent autrement face à une offre d’emploi éloignée de leur domicile.

Grâce au travail d’accompagnement réalisé par les animateurs, les éducateurs et les bénévoles des structures s’adressant aux jeunes âgés de 16 à 25 ans, on note aussi une participation croissante des jeunes filles aux projets vacances (41 % en 2004).

Dans l’esprit des jeunes et des familles, l’idée du droit aux vacances reste-t-elle aussi associée au travail ?

Oui, une récente étude de l’association Vacances Ouvertes montre que les pères bien souvent ne veulent pas partir en vacances avec le reste de la famille par honte de ne pas travailler. Ils ont peur du jugement, pensent ne pas avoir « mérité » de vacances. Pourtant il est important que les enfants partent en vacances en famille comme leurs camarades d’école. Aujourd’hui, le départ en vacances fait partie de la norme sociale, ne pas partir est vécu comme une forme d’exclusion.

Que reste-t-il à faire pour que le droit aux vacances devienne effectif ?

Michelle Demessinne, ancienne secrétaire d’état au Tourisme, qui a fait inscrire le droit aux vacances dans la loi contre les exclusions de 1998, est la ministre qui a fait le plus pour le tourisme social durant ces dernières cinquante années. Pour faciliter le départ en vacances des personnes qui en étaient privées, elle a créé la Bourse Solidarité Vacances, mis en place les États généraux du tourisme social en 1997 et créé une instance de coordination nationale du tourisme social et associatif au sein du ministère du Tourisme (elle ne fonctionne plus aujourd’hui) dans laquelle siégeaient les acteurs du tourisme social (Union nationale des associations de tourisme (UNAT), comités d’entreprises, grands syndicats, élus, représentants des régions, des départements, des villes, experts…). J’étais nommé comme expert et j’ai demandé à ce que soient invités les acteurs représentant les associations caritatives ou les CAF, sans succès. La loi proclamait le droit aux vacances mais parallèlement, cet organisme n’a pas franchi le pas nécessaire pour sortir de la vieille mentalité du droit aux vacances lié au travail. Il y a encore du pain sur la planche…

Vous insistez sur la phase de préparation du projet vacances

Elle est primordiale et le travailleur social doit la rendre la plus participative possible. Il va aider les familles à construire leur projet de vacances en leur laissant le plus possible d’initiatives. Les bénéfices des vacances seront d’autant plus importants que la famille aura été en situation d’acteur. Proposer par exemple des vacances entièrement gratuites ou « clés en main » s’avère le plus souvent contre-productif, les désistements de dernière minute sont nombreux et les vacances ne produisent guère d’effets positifs. En revanche, les familles coauteurs de leurs vacances avec un système d’épargne bonifiée par exemple, d’organisation de petites manifestations pour trouver des financements complémentaires (vente de crêpes, organisation de tombola…) ont le sentiment d’avoir gagné leurs vacances et retrouvent une dignité.

Vous prônez également l’échange de pratiques entre professionnels

Oui. En échange des financements accordés, l’association Vacances Ouvertes demande par exemple aux travailleurs sociaux ou accompagnateurs bénévoles associatifs de participer à des ateliers d’échange de pratiques : mise en place des projets, recherches d’hébergements, d’aides financières, bilan du séjour… Le départ d’une famille nécessite jusqu’à six sources de financements différentes, ce qui demande un gros investissement en temps. Avec les ateliers d’échange de pratiques, les bonnes idées circulent.


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