N° 948 | du 5 novembre 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 novembre 2009 | Marjolaine Dih

Les travailleurs sociaux confrontés aux différences culturelles

Thème : Pratique professionnelle

À l’heure de la mondialisation, la rencontre interculturelle devient courante. Aussi enrichissante soit-elle, elle provoque néanmoins des difficultés dans le cadre de l’intervention sociale et soulève un certain nombre de questions. Le travailleur social doit-il et jusqu’à quel point respecter la culture du public suivi ? Doit-il remettre en questions ses propres valeurs, sa culture et comment ? Le reportage et les personnes rencontrées nous confortent dans la certitude qu’ici comme ailleurs, l’important est de resituer la personne dans son contexte et de vérifier si les principes choisis vont l’aider à devenir autonome ou pas.

Comprendre les attentes de son public pour mieux l’accompagner. Si l’écoute revêt une importance capitale dans le travail social, elle peut parfois souffrir d’interférences, d’autant plus lorsque l’émetteur et le récepteur ne disposent pas du même langage, voire des mêmes codes sociaux. Comment, en effet, nouer une relation de confiance et le dialogue avec une personne qui ne parle pas toujours le français ou dont les traditions divergent avec les méthodes pratiquées en France ? Comment franchir les barrières linguistiques ? Dans quelle mesure le recours à un interprète est-il possible ou nécessaire ? À quel point l’intervention du travailleur social doit-elle - voire peut-elle - respecter la culture du public qu’il accompagne ?
Loin de se borner à de la métaphysique, ce questionnement s’avère déterminant dans certains cas. L’étude publiée le 3 mars par l’Institut national de veille sanitaire (InVs) en fournit une illustration : elle constate la « surmortalité maternelle des femmes de nationalité étrangère en France », en particulier chez les patientes issues d’Afrique subsaharienne. D’après l’enquête, « des difficultés de communication entre les femmes et les soignants peuvent contribuer à des soins inadéquats du fait de symptômes non diagnostiqués ou de mauvaise observance du traitement ». À cela s’ajoutent d’autres facteurs : une tendance à déclarer sa grossesse plus tardivement que les femmes françaises, ainsi que l’absence de traducteur et de « soins culturellement adaptés ».
Si l’étude de l’InVs se limite au secteur sanitaire, elle suggère toutefois des interrogations qui peuvent tout autant concerner le champ social. Pour s’y pencher, le livre Famille et institutions : cultures, identités et imaginaires, du médecin de santé publique Stéphane Tessier, apporte quelques pistes de réflexion intéressantes [1]. Ce dernier ne réduit pas la culture à une appartenance ethnique, il l’apparente davantage à un « phénomène d’identification ». « Que l’on songe à ce que représentent la bande, la cité ou le quartier pour certains jeunes », note-il aussi. Par conséquent, la médiation culturelle ne peut pas se restreindre aux seuls migrants (lire l’interview de Myriam Fanjaud, médiatrice auprès des Tsiganes) . Poussant l’analyse plus loin encore, l’auteur renvoie ses lecteurs à leurs propres représentations. Les stéréotypes qu’il faut dépasser sont légion. L’histoire coloniale est ainsi passée en revue, tout comme les traces indélébiles qu’elle a laissées dans l’imaginaire occidental. Partant de ces constats, le travail social – a fortiori en milieu pluriculturel – impose une réflexion sur sa propre culture.

De l’inter au transculturel

Cette approche permet certes d’ébranler quelques idées reçues. Mais elle ne donne pas davantage de moyens pour franchir l’obstacle de la langue ou celui de l’image que renvoie l’intervenant à son public. De ce point de vue, la démarche transculturelle offre peut-être des solutions. En témoigne le travail mené par le Dr Djamel Bourriche au travers d’une consultation de périnatalité transculturelle dans une cité située dans les quartiers nord de Marseille et où réside une grande communauté comorienne. Avec une équipe composée de cinq autres personnes issues de milieux sociaux et ethniques différents, et de diverses tranches d’âges (une éducatrice de jeunes enfants, une médiatrice de santé chargée de la traduction français-comorien, un infirmier, une psychologue et une secrétaire), ce pédopsychiatre conduit une action de prévention auprès de mères en situation dépressive. « Trois à six séances suffisent en général, explique le médecin. Notre dispositif groupal interpelle la PMI (protection maternelle et infantile). On nous dit que cela ressemble à un tribunal. Mais c’est justement ce dispositif qui rassure les mamans (comoriennes en majorité) qui viennent nous voir. Dans leur communauté, le groupe est porteur. » Accueillies avec un gâteau et du café, le vendredi sur rendez-vous, elles peuvent ainsi retrouver un contexte familier. S’appuyant sur les origines de chacun de ses membres, l’équipe dispose de connaissances qui peuvent en effet simplifier le dialogue. « Quand vous savez ce que représentent les djinns [génies ou démons, ndlr] pour un Maghrébin, il vous est plus facile de comprendre ses angoisses », poursuit le pédopsychiatre.

Jusqu’à l’altérité

Faut-il pour autant systématiquement user de son histoire personnelle ou de son appartenance ethnique comme outil de dialogue ? L’exercice paraît limité. D’autant que le travail social est souvent conditionné par la structure porteuse de l’action. Une collectivité, supposée porter des valeurs laïques, attendra une approche exempte de considérations religieuses. A contrario une association d’obédience chrétienne ou musulmane en tiendra forcément compte. Se servir de son propre bagage culturel peut faciliter le contact, voire la compréhension. Mais cet outil comporte un risque, celui de communautariser l’action sociale…
La médiation dite empirique suppose en effet quelques précautions. Et pour cause : « L’homogénéité n’est pas proportionnelle au degré de la mélanodermie [pigmentation de la peau (ndlr], observe Stéphane Tessier. Et un continent aussi vaste et diversifié que l’Afrique subsaharienne, par exemple, ne saurait être représenté par un seul de ses habitants. » Ce type de distinction ne se borne d’ailleurs pas aux étrangers. Comme l’indique le Dr Bouriche, « l’ethnopsychiatrie peut être confrontée à tout le monde ! Un Chtimi qui débarque à Marseille aura tout autant un choc culturel ! » Au final, la question de la langue semble presque subsidiaire. Pour le Pr Pitaud, directeur de l’Institut de gérontologie sociale de Marseille (qui intervient auprès de vieux migrants originaires du Maghreb), « la langue n’est pas un barrage », ce serait même « une vue de l’esprit des continentaux ». En somme, la question des différences culturelles revient à celle de l’altérité (lire l’interview de Gilles Verbunt, sociologue). Vaste programme…


[1Famille et institutions : cultures, identités et imaginaires, sous la direction de Stéphane Tessier, éd. érès (2009)

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