N° 739 | du 3 février 2005 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 3 février 2005 | Un film documentaire de Charlotte Quinette

Les sourires d’Olivia

Joël Plantet

(2004 - 52 mn)
La Cathode
119 rue Pierre Sémard
93000 Bobigny
Tél. 01 48 30 81 60

Thème : Physique

Le 18 mai 1998, Fanny et Olivia, 17 et 19 ans, sont victimes d’un grave accident de voiture. Les deux sœurs entament le parcours médical classique des « traumatisés crâniens lourds » : coma, éveil, rééducation. Si Fanny, six ans après, recouvre son autonomie, il n’en va pas de même pour sa frangine. Après six semaines de coma dans un service de réanimation, plus de cent jours dans un service d’éveil et deux ans et demi d’hospitalisation en centre de rééducation, celle-ci demeure dans un état de très grande dépendance, sans communication, ce qui rend particulièrement difficile l’évaluation des séquelles de son traumatisme.

L’alternative se résume alors à choisir entre postuler à l’admission en maison d’accueil spécialisée (MAS), en général éloignée, ou bien… une hospitalisation à domicile, pari a priori un peu insensé. Dans le cas d’Olivia, il s’agit d’aménager un lieu adapté à son handicap (rampe d’accès, rail de plafond, hamac électrique, lit et sanitaires spécifiques, appareillages sophistiqués…) et de constituer une impressionnante équipe médico-sociale pour l’assister au quotidien : auxiliaires de vie 24 heures sur 24, médecin généraliste, infirmière, kinésithérapeute, orthophoniste, diététicien, éventuel spécialiste… Ses parents finiront par aménager un appartement de leur quartier, et la mise en place d’un relais entre l’équipe médicale du centre de rééducation et du service d’aide à domicile de l’Association des paralysés de France (APF) permet à la jeune fille d’emménager, en mai 2001. Exemplaire histoire, lorsque l’on voit la lourdeur du handicap, et le nombre d’intervenants à mobiliser.

En effet, autour d’elle, gravite une petite galaxie familiale et professionnelle : sœur, parents, grands-parents pour la tendresse, l’essai permanent de communication, la relation au jour le jour ; mais également un bataillon d’auxiliaires de vie (on en rencontre cinq dans le film), les infirmières, une bénévole auxiliaire, la kiné, etc. Et encore son avocat, chargé de faire-valoir auprès des assurances les intérêts de la jeune handicapée, en termes de qualité de vie, donc de maintien à domicile, donc d’indemnisation…

Plus de 150 000 personnes sont, chaque année, hospitalisées pour traumatisme crânien : 8500 en gardent à vie des séquelles lourdement handicapantes, et 75 % d’entre elles ont moins de 35 ans. « Ni handicapés physiques, ni handicapés mentaux, les traumatisés crâniens sont les « oubliés de la loi «  », estime aujourd’hui le président de l’Union nationale des associations de familles de traumatisés crâniens (Unaftc), qui réclame des moyens et des personnels spécifiques dans les hôpitaux et les centres de rééducation.

Le sourire d’Olivia est une chose rare et, à ce titre, précieuse. Son regard — « très interpellant », résumera une de ses infirmières. « On dirait que tu réfléchis à ce que tu vois… », observe son père — ne cesse d’interroger l’autre, tous ces autres qui tissent d’affectif, de riens impalpables, de soins constants la vie si dépendante de la jeune fille. Dispositif exceptionnel, dont on aimerait voir bénéficier toutes les personnes lourdement handicapées : activités d’éveil, préparation aux vacances, gestes, regards et paroles qui la rendent, constamment, personne à part entière. « Un traumatisé crânien, c’est aussi une famille traumatisée crânienne », rappelle un médecin. Dans son univers — entre Bubulle, son poisson rouge, sa télé et ses géraniums —, la jeune fille a paradoxalement retrouvé, tout en étant constamment manipulée, une certaine autonomie.

L’image de ce documentaire est belle, souple et bien cadrée. Elle adopte une bonne distance par rapport à l’intimité, sachant toujours, autant qu’elle le peut, capter la dignité et la grande beauté de cette toute jeune adulte, qui sourit si peu.