N° 886 | du 29 mai 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 29 mai 2008

Les séjours de rupture, des dispositifs efficaces

Jacques Trémintin

Thème : Délinquance

Le recours aux séjours de rupture à l’étranger s’est multiplié ces dernières années, sans que l’on s’interroge vraiment sur leurs effets et sans que des normes d’encadrement aient été mises en place. Un rapport interministériel propose des recommandations tout en reconnaissant l’efficacité de ces dispositifs. Réflexions sur le sens, la portée et les limites de ces séjours

Les séjours de rupture offrent aux professionnels des possibilités de relais pour certains jeunes en grande difficulté. Notamment, ceux d’entre eux qui ont cumulé tout au long de leur parcours une succession d’échecs, qui ont explosé leur placement ou qui ont ruiné tous les efforts et toutes les tentatives pour répondre à leur problématique. Parmi les destinations proposées, on trouve surtout des pays étrangers. On compte une minorité de séjours en Europe du sud (Portugal, Espagne) ou de l’est (Roumanie, Lituanie, Moldavie), exceptionnellement dans le nord du continent (Finlande) et un seul outre-Atlantique, au Canada, très précisément.

C’est surtout l’Afrique noire qui monopolise l’essentiel des propositions, et plus particulièrement le Sénégal (on trouve ensuite le Burkina Faso, le Mali et le Bénin). Le Maroc est aussi choisi pour ses raids à travers le Haut Atlas. Pourtant, rien ne semble empêcher que de tels séjours aient lieu dans l’hexagone : l’ascension du Mont-Blanc, un trekking sur le fameux GR 20 qui traverse la Corse ou la route des crêtes dans les Vosges pourraient fort bien faire l’affaire.

Pourquoi ce choix de l’étranger ? A cela, de nombreuses raisons : l’attrait pour l’exotisme, l’intérêt d’une destination lointaine comme élément contenant (il est plus difficile de partir en fugue et de revenir en stop du fin fond de l’Afrique), l’insécurisation liée à un contexte par trop différent (langue, coutumes, climat…) comme facteur structurant, la confrontation à un danger toujours possible comme support à une autre relation à l’autre, parfois une volonté d’utiliser l’action humanitaire, les liens et réseaux personnels des initiateurs du séjour dans les pays concernés…

Mais on peut aussi évoquer des causes bien plus triviales liées au moindre coût tant de la vie, que de l’immobilier, de la nourriture ou de la main-d’œuvre (un guide dans le Haut Atlas est bien moins cher que dans les Alpes). Ces séjours à l’étranger doivent être regardés d’un peu plus près pour comprendre tant les bénéfices qu’ils peuvent apporter que les dérives potentielles qu’ils peuvent engendrer.

Une montée en puissance

Premier élément important à noter, l’idée d’introduire le voyage comme support éducatif n’est pas, à proprement parler, une nouveauté. Elle remonte au début des années 1980. Mais les séjours organisés alors sont ponctuels et de courtes durées. Ils sont, en outre, souvent associés à des projets de solidarité internationale. Il s’agissait de faire vivre aux participants une expérience marquante, tout en accomplissant une œuvre utile et humanitaire. Cette option fonctionne encore aujourd’hui : l’exemple type est celui mené par l’association Passerelles, en juillet 2006, qui proposa à un groupe de onze jeunes en difficulté, âgés de quatorze à vingt-cinq ans, issus d’une cité des Yvelines, de passer trois semaines à Tamatave, deuxième ville de Madagascar, pour construire une école au profit d’un orphelinat [1].

Mais, progressivement, l’idée de concevoir des séjours sur de plus longues périodes a fait son chemin. Ainsi, l’association Nomado mit-elle au point au milieu des années 1990 des raids très sportifs : traverser le Sahara à pied pendant sept jours, par 45° à l’ombre, en reliant sur plus de 100 kilomètres, puits et points d’eau très sommaires ou parcourir 400 kilomètres en vingt-et-un jours dans le Haut-Atlas, avec douze cols à plus de 3000 mètres [2]… C’est aussi fin 1999, qu’est lancée l’aventure d’Itinéraire découverte : la traversée de l’Espagne, du sud au nord, à pied, en neuf mois, soit 1800 kilomètres [3].

Vers la pérennisation

Ces expériences un peu isolées vont se systématiser avec l’apparition en 1996 des unités à encadrement éducatif renforcé, devenues en 1999 centres éducatifs renforcés. Sur les soixante-dix CER créés depuis, seize ont intégré dans leur projet pédagogique des séjours de rupture à l’étranger. Ce qui était jusque-là encore assez confidentiel, a commencé à prendre une ampleur inégalée. Dans un rapport interministériel consacré à ces activités [4], un décompte précis est fait : pour l’année 2002, 563 jeunes ont été concernés… soit 0,70 % de l’ensemble des jeunes confiés à l’ASE et à la PJJ.

Ces projets ont pris trois formes : l’apprentissage de la vie sur un bateau, des raids itinérants sportifs portant sur de longues distances parcourues à pied et enfin des séjours sédentaires intégrant la découverte de cultures traditionnelles couplée avec des actions de rescolarisation ou de formation professionnelle (stages auprès de métiers artisanaux locaux). Les durées de séjour varient de trois à dix huit mois. Un délai court permet d’éviter les visas. Un délai long est parfois considéré comme nécessaire à un vrai travail éducatif. La prise en charge reste collective, même si le choix est fait, dans un petit nombre de cas, de dégager le mineur de la pression exercée par le groupe, en le prenant en charge de façon individualisée. Que peuvent donc apporter ces séjours ? Ils répondent le plus souvent à une situation d’impasse des équipes éducatives confrontées à l’échec de tous les projets qu’ils ont montés pour un (e) jeune.

Sens du séjour de rupture

L’idée se fait alors jour d’un « break », d’une « mise au vert », d’un dégagement, susceptibles non seulement de provoquer une rupture dans la spirale cumulant échecs, déceptions, naufrage de tout espoir et désillusions, mais aussi et surtout de tenter d’entrer dans la logique d’un cercle vertueux favorisant la réussite et le rétablissement de l’estime de soi du jeune.

Plusieurs ressorts vont alors être utilisés. Le premier d’entre eux est celui de la déstabilisation. En plongeant dans un contexte totalement nouveau qui vient remettre en cause tant les réflexes acquis que les repérages traditionnels, l’espoir est bien de créer une mise à distance de la problématique initiale. Certes, se procurer du cannabis ou voler restent des attitudes toujours possibles. Cependant, il est bien plus facile de rompre avec ces comportements et d’essayer de repartir sur un bon pied quand on est à 2000 kilomètres de son quartier et de ses fréquentations.

Le deuxième ressort est celui de la confrontation à des situations exceptionnelles qui peuvent être l’occasion d’un pari : aller au bout de ses limites physiques, réaliser un exploit dont on ne vous croit pas capable, relever le défi de réussir à se dépasser. Le retour dans la vie ordinaire avec ses contraintes d’assiduité, de respect des règles et de soumission à l’autorité peut s’avérer moins compliqué que de traverser la Laponie en ski de fond par - 40° [5] ! On n’est pas loin de ces rites de passage initiatiques des civilisations premières qui accompagnaient et conditionnaient l’accès à l’âge adulte.

Le temps de la confiance

Le troisième ressort possible est de permettre à ces jeunes de vivre une expérience auprès d’adultes avec lesquels ils vont pouvoir tricoter une intense relation faite de permanence, de continuité et de proximité. Trop souvent habitués à des figures familiales abusives ou inconsistantes ou à des professionnels qui finissent par ployer sous les coups de boutoir reçus, là, ils ont affaire à des adultes dont ils peuvent vérifier la solidité malgré les attaques en règle qu’ils leur font subir. Première occasion peut-être, dans leur existence, de ne pas se faire rejeter, malgré leurs tentatives de reproduire les mêmes mécanismes. Si cela fonctionne, c’est parfois grâce à la forte personnalité d’éducateurs dotés d’une notable expérience.

Mais, on ne saurait se contenter de cette explication. Car ce qui compte surtout, c’est le partage au quotidien des mêmes épreuves, c’est le repère stable et sécurisant que garantissent ces encadrants face à un univers déroutant, car inconnu. Ils n’ont finalement pas d’autre choix que se raccrocher à ces adultes et à leur faire confiance, pour faire face au nouveau et à l’inattendu. Bien sûr, il n’y a rien là d’automatique. Ce qui constituera pour un jeune un véritable électrochoc susceptible de donner un cours nouveau à sa vie, sera pour un autre une parenthèse qu’il refermera très vite, pour reprendre ses anciennes habitudes. Pour autant, le rapport interministériel fait état d’un résultat de deux tiers de jeunes non réitérant à l’issue de leur séjour.

Les risques de dérive

En revanche, tout n’est pas toujours idyllique. Si certains séjours intègrent une période de préparation et un sas de retour qui facilitent l’entrée et la sortie progressive du dispositif, d’autres projets commencent de façon bien plus brutale en faisant, par exemple, arriver le jeune seul en avion (à moins qu’il ne soit accompagné à l’aller comme au retour par son référent). Sur place, la prise en charge peut se faire par des éducateurs formés. Ce n’est pas toujours le cas, certains sont recrutés à partir de solides expériences, mais parfois aussi sur leur seule appétence pour le sport, quand ce n’est pas pour leur gabarit ou leur autorité virile (3ème dan de karaté) !

Il faut rappeler la mort en 2003 de cet adolescent de quinze ans, en Zambie, victime d’une crise d’épilepsie. Pour le punir d’une fugue, son responsable (engagé volontaire pendant deux ans, adepte de la bastonnade et n’ayant pour tout diplôme qu’un brevet de culturisme), l’avait frappé à coups de bâton, avant de l’attacher toute la nuit, nu, par les poignets et les chevilles, à un poteau. Il arrive aussi que les jeunes soient confiés à des familles d’accueil ou à du personnel local. Cette délégation n’est pas sans poser problème, certains natifs ne supportant pas le comportement souvent jugé irrespectueux des jeunes Français. Ainsi, a-t-on pu assister à des réactions très violentes impliquant l’usage de la « chicotte », sorte de fouet utilisé traditionnellement contre les enfants.

En cas de transgression de la loi, l’arrestation, la garde à vue ou la mise sous écrou peuvent se faire dans des conditions particulièrement rudes, les mineurs étant parfois soumis au même régime que les majeurs. Le décalage entre la répression de certains actes en Afrique (vols ou consommation de cannabis) et la réaction plus mesurée en France place les responsables de ces séjours devant un dilemme : dénoncer une infraction (avec des conséquences qui peuvent être graves : en 1996, un jeune séjournant au Sénégal, mis en garde à vue, s’est suicidé en utilisant l’arme de service d’un gendarme) ou rapatrier en urgence (en donnant une impression d’impunité pour le mineur).

A cela s’ajoutent les risques sanitaires quand une destination, comme c’est le cas en Mauritanie, se trouve distante de 650 km de la capitale et de 60 km de la première ville disposant d’un hôpital (soit à trois heures de mauvaise route). Ce risque est d’autant plus important que l’état de santé réel du jeune est souvent inconnu de l’association. Enfin, la découverte d’autres cultures peut avoir des conséquences négatives. Certains jeunes garçons un peu fragiles, laissés seuls au contact de la population locale, ont été victimes d’opération de prosélytisme et sont revenus en France avec des convictions islamiques intégristes. Quant aux jeunes filles, elles ont pu, dans des pays où les différences de genre et de rôle sont bien plus marquées entre les femmes et les hommes, avoir du mal à intégrer le groupe des femmes auquel on les destinait.

Rapport interministériel

Ces séjours de rupture ne sont donc ni à idéaliser, ni à proscrire en tant que tels. Ils présentent bien des attraits. Mais on ne saurait ignorer leurs effets pervers. En commençant par des facturations qui peuvent peut aller de 70 à 213 par jour, sans que la logique de ce coût soit toujours évidente. Certaines associations ont fait le choix d’intégrer au prix de la journée la gestion d’une pouponnière ou d’un centre de réinsertion à destination des enfants du pays d’accueil, quand d’autres semblent dégager des marges bénéficiaires étonnantes (famille d’accueil sur place payées 16 € par jour contre 180 € reçus).

La mission interministérielle terminait son rapport par toute une série de préconisations fort pertinentes. Nous en retiendrons trois. La première proposition fait état d’un meilleur contrôle des associations porteuses de ces projets et des modalités qu’elles mettent en œuvre pour assurer la sécurité et la santé des mineurs qui leur sont confiés. Deuxième suggestion, tout aussi intéressante : ce type de séjour ne doit pas constituer la seule préconisation répondant aux problèmes de comportements de ces jeunes pour lesquels il convient aussi de proposer d’autres supports. Troisième recommandation : inciter les associations organisatrices à travailler en étroite collaboration avec les consulats et ambassades, garantie d’une bonne connaissance des réalités locales. Quatrième exigence : élever le niveau de qualification des éducateurs et encadrer strictement les responsabilités confiées au personnel natif et aux familles d’accueil locales.

Enfin, dernière suggestion que l’on peut retenir ici et qui n’est pas la moindre : ces séjours de rupture n’ont de sens que s’ils s’inscrivent dans la globalité du parcours éducatif du jeune, ce qui implique notamment la préparation du retour : tout le travail accompli peut être réduit à néant si aucune solution n’est prévue pour sa suite (lire les différentes expériences). Des recommandations opportunes qui devraient permettre de valoriser et d’améliorer les projets porteurs de sens, tout en écartant ceux qui, en s’avérant bricolés et approximatifs, ne peuvent que nuire à l’idée même de séjours de rupture.


[1Les brouettes de l’espoir André Vignau, éd. Le Lectambule, 2007 (lire la critique)

[2Cf. Comment des jeunes courent le monde pour retrouver une place - Lien Social n°548

[3Cf. Ils veulent se retrouver en cherchant le monde : l’aventure de 10 jeunes de 13 à 17 ans - Lien Social n°504

[4Mission sur les séjours à l’étranger,rapport conjoint des Inspections générales des Services judiciaires et des Affaires sociales, avril 2004

[5Sales mômes, une alternative à l’enfermement : témoignage par Cécile Vidalain in Le travail social mis à mal EFEdition, 2007, p.69 à 76


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