N° 825 | du 25 janvier 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 janvier 2007

Les régies de quartier au service du social

Didier Labertrandie

Thème : Entreprise d’insertion

Créée en 1991, la régie de quartier « Reynerie Services » est implantée dans le secteur du Mirail à Toulouse où elle emploie quarante-cinq salariés principalement issus du quartier. Outre les travaux d’entretien dont les effets sont immédiatement mesurables, les salariés de la régie injectent du lien social dans le quotidien pas toujours rieur des cités

Impossible de ne pas les voir dès qu’on déambule dans cette cité de 10000 habitants. Leurs tenues de travail grises ou bleues et leurs tee-shirts orange ou blancs, frappés du logo « Reynerie Services », permettent de les repérer instantanément. Les salariés de la régie sont partout. Que l’on circule sur une voie publique bordée de barres d’immeubles ou dans un espace vert, que l’on aille jusqu’au centre social ou à la station de métro, du petit matin à la tombée de la nuit, on croisera forcément l’une des équipes de salariés de la régie. Affairés à nettoyer un espace public ou à entretenir un parc, ramasser les déchets encombrants, faire le ménage dans les parties communes d’un immeuble, effectuer ici et là de petits travaux d’entretien et de réparation, ils occupent littéralement le terrain.

Pour la plupart d’entre eux ce sont des jeunes, des demandeurs d’emploi de longue durée, des bénéficiaires du RMI ou des personnes sans ressources résidant dans le quartier qui trouvent dans la régie une voie vers la réinsertion sociale et professionnelle. Association loi 1901 dont le conseil d’administration est composé des habitants du quartier, la régie cherche en effet des contrats auprès des logeurs pour l’entretien, le gardiennage, l’entretien des espaces verts.

Au-delà de leur présence sur le terrain, autre chose frappe l’esprit dès qu’on les suit du regard : c’est la quantité de petits « bonjours » ou de « comment ça va » échangés avec les habitants qu’ils croisent. Parfois, la discussion se prolonge quelques minutes : c’est l’ampoule d’une cage d’escalier qu’il faut remplacer ici, le cyclomoteur abandonné qu’il faudrait enlever de là, le bac à sable du jardin d’enfants qui aurait besoin d’être un peu plus rempli, l’ascenseur qui est tombé en panne ou le chemin à suivre qu’on indique au visiteur. Les employés de la régie écoutent, expliquent et en profitent également pour demander aux gens qu’ils connaissent des nouvelles du petit, ou de l’ancien voisin pour savoir où il s’en est allé.

Trois cent soixante cinq jours par an, de 7 heures du matin à 23h30 le soir, la régie investit le quartier, en totale immersion avec ceux qui y vivent (lire l’analyse de Guy Lafréchoux, président du comité national de liaison des régies de quartier). Rien de bien étonnant lorsqu’on sait que 90 % de la petite cinquantaine de salariés habitent eux-mêmes sur place. Les autres sont délibérément embauchés par la régie parmi des personnes extérieures au quartier, dans le but de rompre la spirale du ghetto. Dans la régie 41 % des salariés sont en CDI, 30 % en CDD et 29 % en CDD d’insertion. « Le recrutement résulte d’un savant dosage entre gens du quartier et de l’extérieur, mais aussi entre les résidents de tel ou tel autre immeuble, ainsi qu’en fonction de l’âge, du sexe et du parcours de chacun », explique Jean-Marc Izrine, le directeur adjoint chargé du volet technique.

Une forte réactivité

Comme tous les matins, de 8h à 10h, Jean-Marc Izrine débute sa journée de travail en arpentant le quartier. « J’y croise, au hasard, un gérant d’immeuble, un instituteur ou une assistante sociale et bien sûr beaucoup d’habitants. Et je sais tout de suite ce qui s’est passé dans les dernières heures. Je repère ainsi les petits travaux et les autres interventions qui ne doivent pas attendre, et j’informe l’un de nos cinq responsables d’équipe. Ils interviendront dans la journée, lorsque leur travail habituel aura été effectué ou même avant s’il y a un caractère d’urgence. »

Un plus que les partenaires de la régie apprécient, telle la directrice du centre social, Christiane Godart : « La caisse d’allocations familiales dont nous dépendons porte son choix sur le prestataire de service le mieux disant pour l’entretien et le ménage de nos locaux. Or la régie incontestablement apporte un plus en raison de sa proximité géographique et de sa forte réactivité, bien supérieure à une quelconque entreprise privée. La régie dispose d’un encadrement technique des plus compétents en de multiples domaines. Ce qui fait qu’elle offre un service qui va au-delà de la prestation habituelle ».

Mieux encore, la régie participe à des actions dont le caractère socio-éducatif est évident, tel l’atelier brico-déco mis en place par le centre social avec l’accord d’un bailleur d’immeuble. « Cet atelier, explique Christiane Godart, est destiné à tous les locataires qui souhaitent apprendre à effectuer des petits travaux d’intérieur, comme changer le joint d’un robinet, réparer une chasse d’eau, repeindre ou tapisser, poser un plancher flottant, monter des étagères, savoir manier une perceuse ou une scie ». L’atelier fonctionne depuis trois ans dans un local prêté par le bailleur et c’est un technicien de la régie qui intervient en binôme avec l’un des conseillers en économie sociale et familiale de la CAF.

Ce qui permet d’aller au-delà du simple apprentissage technique pour aborder des questions de droit, donner des conseils, orienter ou encore mieux connaître d’éventuelles difficultés auxquelles sont confrontés des habitants. Six à huit personnes fréquentent chaque semaine l’atelier, notamment des femmes seules qui arrivent ainsi à mieux se débrouiller et à rompre leur isolement.

Animation et médiation

« À la régie, il y a des gens sur qui l’on peut compter », confirme pour sa part Francis, de l’association socioculturelle Voir et Comprendre.

_ « La régie est pour nous un partenaire naturel qui, en matière d’animation comme de médiation, occupe une place centrale dans ce quartier. On travaille avec elle car, comme notre association, elle est au plus près du terrain ». Francis parle des jeunes de la cité qui sont embauchés par la régie durant l’été pour remplacer une partie du personnel parti en congé : « C’est le plus souvent leur première expérience dans la vie active et ils apprennent ainsi à travailler en équipe, à respecter les consignes de sécurité et surtout ça les valorise lorsqu’ils ont pris part à des travaux visibles tels que la réfection ou l’embellissement d’un équipement ou d’un bâtiment à usage collectif. Ils deviennent alors aux yeux d’une partie de la population autre chose que des caillasseurs de voitures de police ou des chapardeurs. De même qu’ils se montrent ensuite plus respectueux du bien public, respectueux du travail qu’ils ont accompli. Cela se passe durant chaque vacances et les techniciens de la régie jouent le jeu malgré le surcroît de travail que représente cet accompagnement ».

Parfois, leurs interventions peuvent dépasser les limites du quartier. En 2003, les jeunes se sont servis de l’argent gagné pendant les remplacements d’été pour financer une partie de leur projet de chantier humanitaire au Burkina Faso. Un technicien de la régie est alors allé en Afrique à leurs côtés afin de les assister dans la fabrication des briques et la réalisation des murs d’une école rurale. Daniel Roques, du club de prévention local, abonde dans le même sens : « La régie leur offre le seul moyen de mettre un pied dans le monde du travail. Quand les jeunes effectuent un remplacement d’été ne serait-ce que pendant un mois, ils regardent ensuite autrement leur quartier. Ils ouvrent les yeux sur son aspect parfois sale et délabré. Leur comportement change après coup, ils s’aperçoivent qu’un bout de papier jeté au sol, ça fait une montagne de papiers à la fin de la journée ».

C’est donc tout naturellement que la régie a été partenaire d’une journée de l’environnement pour sensibiliser les habitants au tri sélectif. Ce qui a débouché sur la mise en place d’un plan qui fonctionne désormais très bien à la Reynerie.

Il faut également citer le succès d’une action pédagogique menée en partenariat avec les instituteurs lorsque les techniciens de la régie ont constaté que les enfants s’amusaient à arracher l’écorce des arbres. Or les espaces verts de la Reynerie sont riches de 7000 arbres aux multiples essences, une diversité qui a donc pu servir de support pédagogique. Les arbres désormais sont beaucoup moins abîmés. Tandis que Jean-Marc Izrine a constaté, lui, un changement significatif quand il sillonne le quartier : « Aujourd’hui, plus un seul réfrigérateur ne passe par la fenêtre ».

Complémentarité et partenariat

« On recherche la complémentarité entre les équipes de terrain et les actions de soutien et d’accompagnement », résume Olivier Sforzi, coordinateur de projets à la régie. « Nous accompagnons nos salariés en vue de leur réinsertion sociale et nous accompagnons les habitants également par la médiation et l’animation ».

Avec l’accord d’un bailleur, Olivier Sforzi propose par exemple d’être présent lors de la signature de l’état des lieux à l’arrivée d’un nouveau locataire. « Ce qui me permet de me faire connaître et d’établir une relation de confiance. Je mesure ainsi le degré d’autonomie des nouveaux arrivants, et eux peuvent de la sorte m’exprimer plus facilement leurs attentes. À moi ensuite de les orienter sans tomber dans l’assistanat ». Le coordinateur est également informé par les équipes techniques des problèmes de voisinage ou d’incivilité qui génèrent des tensions et qu’il s’efforcera de résoudre en se rendant sur place.

Ce souci du bien vivre ensemble conduit spontanément la régie à prendre une part active dans les animations du quartier. Pour le carnaval des écoles, c’est sur la benne du camion de la régie qu’est juchée Sa Majesté. De même que la logistique de la régie est précieuse lors des fêtes d’immeubles, quand les habitants se retrouvent autour d’une même table dressée au pied de leur barre. « Il s’agit de redonner confiance et espoir aux habitants, de leur montrer qu’on peut faire des choses positives et que cela dépend aussi de leur bon vouloir. Cela participe à la réhabilitation du quartier, en cassant une image négative dont il est le premier à souffrir ».

La régie, par la qualité d’écoute qu’elle a avec les habitants et par les liens qu’elle entretient aussi avec les institutions, est à même d’en relayer les attentes. Ainsi dans l’élaboration du Grand projet de ville où elle a sensibilisé les habitants. « L’implication des habitants est essentielle dans ce type de projet pour que ça puisse marcher », souligne Olivier Sforzi.

Le pied à l’étrier

Tout cela, la régie l’accomplit sans oublier sa vocation première : la réinsertion par le travail. « En termes d’emploi, nous sommes la seule ressource du quartier, et avec un taux de chômage à 40 %, il y a une forte pression de la part de ceux qui veulent y travailler », souligne Jean-Marc Izrine. Sachant que « les institutions nous demandent des chiffres et une obligation de résultats ».

Avec un taux de retour à l’emploi de 30 à 40 %, la régie, dont le chiffre d’affaires s’élève à 850 000 euros, a le sentiment de remplir son contrat. D’autant, ajoute Jean-Marc Izrine, qu’il s’agit là d’un chiffre officiel. « Il faut savoir que pour certains de nos salariés en contrat aidé, le but n’est pas de trouver un emploi ailleurs. Et puis pour des personnes très défavorisées et gravement exclues du marché du travail, il y a tout un travail de maturation dont les institutions ne tiennent pas compte. La réinsertion peut se produire plusieurs mois après la fin du contrat, mais c’est la régie qui en aura été le déclic ».

Aussi Jean-Marc Izrine estime-t-il que le taux réel de retour à l’emploi avoisine plutôt les 60 %. « Le problème, ce n’est pas que les gens ne veulent pas travailler, mais qu’ils ne savent pas travailler en raison de leurs difficultés pour s’adapter à des horaires, avec la crainte aussi de ne pas faire comme il faut et davantage encore la peur de prendre des responsabilités, y compris pour effectuer des tâches qui semblent a priori banales », insiste-t-il. « Il y a peu de temps, j’ai croisé par hasard une assistante sociale qui m’a parlé de deux femmes qui avaient travaillé durant quelques mois à la régie. Elle m’a dit combien elles s’étaient transformées depuis en s’ouvrant plus facilement sur l’extérieur au lieu de rester repliées sur elles-mêmes. Pourtant, on n’a fait que mettre à leur disposition un chariot et trois produits de ménage dans leurs mains. Mais le fait de circuler dans les immeubles pour y travailler et ainsi se sentir utiles à la collectivité, le fait de se sentir mieux reconnues, les a revalorisées. Pourtant au départ, notre support est bêtement concret ».

Un accompagnement individuel

« On ne peut pas prétendre amener des gens vers le monde du travail sans s’efforcer de résoudre en amont des problématiques liées à des souffrances et à des difficultés personnelles », affirme Patrick Dargères, responsable des ressources humaines à la régie et de ce fait, fortement impliqué dans l’accompagnement social individuel des salariés de la régie. « Des problématiques et non des problèmes, car nous n’accompagnons pas des personnes malades, mais des personnes qui se trouvent en difficulté d’insertion en raison de problématiques liées à leur parcours y compris dans la méconnaissance qu’elles ont parfois du monde du travail dans lequel elles souhaitent entrer », ajoute Patrick Dargères, en citant parmi ces problématiques, les situations de divorce, de femmes isolées, de chômeurs de longue durée, d’illettrisme, d’alcoolisme, de violence ou de drogue.

« Nous effectuons au préalable un travail de repérage, de décodage et de cadrage afin d’aider la personne à avancer pas à pas en lui donnant, avec l’appui de nos différents partenaires, les moyens de s’en sortir mais en exigeant aussi de sa part une implication personnelle », explique notre interlocuteur. Ces partenaires en question sont aussi divers et variés qu’assistantes sociales, associations humanitaires ou encore de lutte contre l’alcool ou la drogue, de même que partenaires institutionnels tels que PJJ, ANPE, mission locale, centre de prévention et d’accompagnement, organismes de formation… Y compris les bailleurs avec lesquels des conventions permettent de surmonter des retards dans les paiements de loyers et de résoudre des problèmes de voisinage par exemple.

Cet accompagnement est donc individualisé, directement lié aux problématiques identifiées. Il consiste aussi, de façon plus basique, à aider à remplir un dossier, accéder à des droits, que ce soit en matière de formation, de couverture sociale ou de demande de bourses d’études ou de financement de séjours de vacances pour les enfants.

Tout cela représente un travail « impossible à quantifier », estime Patrick Dargères. Un travail pourtant essentiel pour réussir une insertion professionnelle, car à travers cet accompagnement, « on fait prendre le chemin qui permet de redonner une dignité à la personne et par conséquent de la mettre potentiellement en situation de retrouver un emploi ».


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