N° 832 | du 15 mars 2007 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 15 mars 2007

Les politiques face à l’enjeu des banlieues

Joël Plantet

Il y a un an et demi, un certain nombre de banlieues s’embrasaient après la mort de deux adolescents poursuivis par des policiers. Ces violences urbaines devaient perdurer plus de trois semaines, avec promulgation de l’état d’urgence. Les pouvoirs publics ont pris acte. Sans plus. Depuis, de nombreuses initiatives « citoyennes » sont apparues dans les quartiers. Aujourd’hui, les promesses électorales se multiplient : n’engageront-elles que ceux qui les écoutent ?

État d’urgence ! À la fin du mois d’octobre 2005, les banlieues s’étaient enflammées presque un mois durant. Deux chiffres ont traduit l’ampleur du phénomène : dix mille véhicules incendiés et onze mille policiers mobilisés. L’« apartheid social », un chômage endémique, l’absence de droits de toute nature, un tissu social déchiré, l’humiliation, un ascenseur social désespérément en panne et un racisme virulent ont entraîné un désespoir plus ou moins généralisé. La mort injuste de deux adolescents a, cette fois-ci, mis le feu aux poudres. Quelques jours auparavant, le ministre de l’Intérieur avait dégainé à Argenteuil quelques outrances démagogiques articulées sur deux mots clés : « racaille » et « karcher ».

Prenons un item déterminant, l’accès à l’emploi. Au lendemain de l’embrasement, Dominique de Villepin, Premier ministre, avait lancé un plan pour les jeunes chômeurs vivant en zones urbaines sensibles (ZUS). Cette « mission emploi quartiers » (MEQ) imposait, souvenons-nous, au service public de l’emploi — agences pour l’emploi et missions locales — que chacun des jeunes soit reçu dans les trois mois et qu’une solution lui soit proposée sous forme de stage, de formation, voire d’emploi. Qu’est devenu ce vertueux dispositif ? Nul ne le sait précisément et aucun bilan véritable n’en a été tiré. Certes, les ANPE ont reçu plus de 110 000 jeunes de ZUS et les missions locales en ont accueilli 180 000 pour l’année 2006… Mais les résultats en termes d’insertion semblent aussi modestes qu’ils sont confidentiels. Probablement une question d’accompagnement insuffisant et de barrières discriminatoires non levées. Structurel, le problème reste quasiment entier.

Issues de ces mêmes quartiers, quelques initiatives ont surligné, en direction des politiques, les différentes facettes du malaise : paroles d’habitants filmées en DVD ou diffusées par blogs [1], débats publics ici ou là ou « dîners citoyens », tours de France associatifs… Ainsi, le Collectif liberté égalité fraternité égalité ensemble unis (AClefeu) a proposé un contrat social et citoyen sur un socle solide : le recueil de vingt mille doléances (dont les trois principaux thèmes furent l’emploi, la pénurie de logements et les pratiques policières)… Rendu public le 23 février, les 105 propositions du collectif déclinent neuf thèmes dont l’emploi, les discriminations, l’éducation, le logement, la justice, la santé… Même si, pour certains observateurs, la politique reste en banlieue « un spectacle ésotérique » [2], les inscriptions sur les listes électorales semblent s’être multipliées ces derniers mois dans les quartiers dits sensibles. De tous bords, on a appelé à davantage d’engagement : en témoigne par exemple l’opération Aux urnes, la banlieue…

Une fois n’est pas coutume, les banlieues sont abondamment visitées

Il s’agit donc aujourd’hui, pour les candidats à l’élection présidentielle, de faire des banlieues reléguées un grand chantier. En tout cas, une fois n’est pas coutume, celles-ci sont abondamment visitées. Elles représentent même une « partie de la solution aux problèmes de la France » pour Royal (qui signera les trois quarts des propositions de AClefeu, suivie en cette démarche par d’autres candidats), « l’énergie des jeunes des quartiers [constituant] un élément fort de la relance de la croissance économique ». Parmi d’innombrables besoins, sont donnés en exemple la nécessité d’un soutien scolaire gratuit ou le renflouement financier impératif des associations…

Par ailleurs, plutôt plébiscitée actuellement, la police de proximité — ou « de contact » — revient en force sur le devant de la scène. Fin février, un rapport du centre de prospective de la gendarmerie nationale préconisait même de favoriser la « proximité relationnelle » entre forces de l’ordre et citoyens : réunions directes avec la population, enquêtes de satisfaction, lancement d’un numéro vert national, allégement des délais d’attente… La 54è des 100 propositions de la candidate socialiste prévoit « une nouvelle police de quartier » dotée de policiers expérimentés bénéficiant d’une « réelle différentiation de rémunération »…

Une piste reste à explorer. L’annonce par Chirac, au lendemain des violences urbaines de fin 2005, d’un service civil volontaire n’a pas rencontré, de toute évidence, un franc succès. Dans ce contexte dégradé, le service civique doit-il devenir obligatoire ? Un rapport rendu le mois dernier par Kouchner préconise un « service mixte et universel » avec obligation progressive, 750 000 jeunes étant concernés. La question, considérée comme très épineuse à mettre en œuvre, fait polémique. Mais elle a, de tous bords, d’ardents défenseurs : le 1er mars, un colloque à l’Assemblée nationale était organisé « pour un service civique obligatoire ». À l’origine de cet élan, un appel lancé fin 2005 par l’hebdomadaire La Vie, signé par 500 parlementaires et quelques dizaines d’associations.


[1À voir aussi : le site Regards de banlieue et le DVD Image(s) de la Seine-Saint-Denis, quatre documentaires réalisés par des collégiens du département, édités par La Cathode

[2À lire, La Démocratie de l’abstention, Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, éd. Gallimard, 2006. Commander ce livre