N° 811 | du 5 octobre 2006 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 5 octobre 2006

Les perspectives de la presse sociale

Joël Plantet

On ne la connaît pas assez et pourtant plus de la moitié des foyers français en reçoivent chez eux au moins un exemplaire : vingt-deux millions de lecteurs. Cernée de mille menaces — dont la révolution des nouvelles technologies —, quelles sont ses perspectives aujourd’hui ? Une première rencontre européenne de la presse sociale a tenté, le 21 septembre dernier, de faire le point

Comment esquisser une définition ? Tout ce qui touche à la presse sociale touche à la société civile avec, en première ligne, partenaires sociaux et monde associatif. Le domaine d’informations qu’elle couvre — santé, droit, social, solidarité, travail, retraites… — est de plus en plus au cœur de l’actualité française et européenne. Elle véhicule des valeurs engagées : une presse d’opinion, en quelque sorte, pas vraiment une presse « facile ».

Située ainsi au cœur de la problématique sociale, elle renforce surtout les liens d’appartenance, informe, mobilise, voire éduque. Elle considère volontiers ses lecteurs comme des acteurs, participant à une communauté de pensée et à un mouvement social. La captation de ses nécessaires ressources publicitaires se fait généralement en dehors des annonceurs « consuméristes », ce qui n’empêche pas qu’elle évolue dans un secteur ô combien concurrentiel.

Son lectorat est large : les adhérents d’organismes mutualistes, de syndicats, d’organisations professionnelles ou étudiantes, d’associations de défense des droits sociaux connaissent et reçoivent la presse dite « sociale ». En France, selon une enquête initiée en septembre par le CSA et le syndicat de la presse sociale (SPS), dix-huit millions de foyers sont adhérents à au moins un de ces types d’organismes. Environ vingt-deux millions de Français sont ainsi lecteurs de la presse sociale, même s’ils restent atomisés entre les différents secteurs : ligues, fédérations, syndicats, etc. Or, nous indique le même sondage, 92 % des récepteurs lisent ou au moins parcourent les publications reçues.

Qu’en disent-ils ? Les points forts de celle-ci par rapport à la presse kiosque, analyse encore le CSA à partir des réponses des personnes interrogées, résident en sa « fiabilité », son « utilité » et sa « proximité ». En revanche, elle ferait jeu égal ou serait un peu moins bien considérée en ce qui concerne le contenu éditorial ou le style rédactionnel. Enfin, elle serait considérée comme plus faible sur l’engagement (un comble !) et sur la modestie de la présentation. Dernier point — mais pas le moindre —, la presse sociale est censée jouer, pour les personnes interrogées, un rôle dans le débat sur les questions sociales, et avoir une influence nationale, voire européenne.

La naissance de « l’individu-média » peut-elle mettre en péril la presse sociale ?

Créé il y a plus de trente ans, le syndicat de la presse sociale fédère aujourd’hui 140 éditeurs et 175 publications, appartenant essentiellement aux secteurs associatifs, mutualistes et syndicalistes [1]. Depuis 1995, le SPS — dont le slogan affirme « je lis, je vis » — se mobilise logiquement contre l’illettrisme, organise des campagnes de mobilisation et des forums de sensibilisation. Il avait lancé en 1999 un appel de 26 personnalités (« de A à Z », d’Arditi à Zidane), aidé à la réalisation de cinq courts-métrages en 2003 et jeté les bases d’un partenariat avec la Fnac, intervenant entre autres au salon de l’Éducation…

L’an dernier, il y faisait distribuer 25 000 mini-livres sous forme d’abécédaire de l’illettrisme invitant les visiteurs à des ateliers de lecture et à une rencontre avec l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI, créée en 2001). Il y a quelques jours, tout début octobre, le SPS ouvrait une base de données de la presse sociale en Europe, fédérant l’ensemble des titres.

Paris, 21 septembre : une première rencontre européenne de la presse sociale a rassemblé environ 250 personnes dans l’hémicycle du conseil économique et social (CES). Ce lieu prestigieux est chargé de conseiller les pouvoirs publics « sur la base des avis de la société civile organisée », regroupant l’ensemble des organisations de salariés, d’employeurs et de la vie associative. Lors de ce premier rendez-vous, trois enjeux ont émergé : faire apparaître la valeur ajoutée de la presse sociale dans le débat sociétal du pays ; revisiter en permanence ses supports et parfois les mettre en réseau ; faire apparaître l’enjeu du « social » en Europe… En effet, les menaces sont là : de nouvelles contraintes économiques, la naissance de l’« individu-média » (7 millions de blogueurs en France, a-t-on appris) pourraient probablement, à terme, mettre en péril ou métamorphoser la presse sociale…

Quelques besoins se sont donc fait sentir, de l’ordre d’une meilleure connaissance mutuelle et d’une mutualisation des actions, tout en sachant toujours identifier sa propre compétence distinctive. De même, pour honorer l’important capital actuel de confiance existant, des efforts restent à faire pour bannir les jargons institutionnels et parfois, pour « conseiller plus que prescrire »…

En outre, « un modèle de démocratie sociale et participative se construit à l’échelle de l’Europe », estime Jacques Dermagne, président du CES, qui n’hésite pas à citer… Charles de Gaulle : « La question sociale, toujours posée et jamais résolue », est bien à l’origine de toutes les grandes secousses que nous avons connues, et que nous allons vivre…


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