N° 648 | du 9 janvier 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 janvier 2003

Les pensions de famille, une solution pour des personnes en difficulté

Katia Rouff

Thème : Logement

Des habitations communautaires de petites tailles ont été créées pour permettre à des personnes en phase de désocialisation de renouer des liens avec la société. Ce sont des lieux d’hébergement où ils peuvent rester sans limite de temps. Ils y trouvent un ou des hôtes qui leur donnent le coup de main nécessaire pour revivre dignement

« On ne se sent pas tout seul, tout en étant chez soi ». « Il n’y a pas d’anonymat, on peut s’entraider », évoquent les résidents des pensions de famille. Une pension de famille ? « Un vrai logement » pour des personnes isolées. Un logement sans limite de temps fixée dans la durée d’occupation. Un hôte ou une hôtesse très présents, sécurisants. Une petite structure et des moments de convivialité pour renouer des liens.

— C’est en 1996 qu’un groupe de travail constitué du secrétaire d’État à l’Action humanitaire d’urgence, Xavier Emmanuelli et des ministères du Logement et des Affaires sociales préconise la création de pensions de famille pour les personnes souffrant d’isolement. En avril 1997, il lance un appel à projets auprès des services départementaux de l’État qui le diffusent aux structures locales. Objectif premier ? « Stabiliser des personnes dans un habitat durable et adapté à leur problématique physique, psychologique et sociale. Un habitat communautaire de petite taille, associant la jouissance de logements privatifs à la présence de lieux collectifs pour partager les repas ou les loisirs ».

Le décret du 13 décembre 1994 sur les résidences sociales peut servir de cadre réglementaire à ce type de logement avec quelques adaptations, comme déroger à la règle fixant à deux ans la durée maximale du séjour. Sur la cinquantaine de projets transmis, le comité de pilotage en retient dix-huit. En 2001, Opsis, cabinet d’études urbaines et rurales, en évalue dix. Que nous apprend cette étude ? Il existe autant de projets d’établissements que de pensions de famille. La plupart accueillent des adultes isolés au parcours chaotique mais relativement autonomes. « La Maison de famille Rivages » à Paris, accueille des personnes vivant seules âgées de plus de 40 ans, « La Maison heureuse » à Châtenay-Malabry (92), des personnes handicapées mentales, « Les Grands Ecrans » à Valence, des personnes seules et des familles avec ou sans enfants. Si la plupart des pensions de famille se situent en ville, certaines, comme « Les Tilleuls » dans la Sarthe sont implantées au cœur d’un petit village rural.

Les pensions de famille sont gérées par un hôte ou une hôtesse, voire un couple d’hôtes. « Pour son embauche, la personnalité de l’hôte ou maîtresse de maison a souvent plus compté que ses qualifications », souligne l’étude. Les profils sont variés : conseillers en économie sociale et familiale, travailleurs sociaux expérimentés, aide médico-psychologique (AMP)… Au-delà de leur formation, « il s’agit d’abord et souvent de personnes en capacité d’être à l’écoute et d’assurer une présence quotidienne forte auprès des occupants ». Leurs missions ? L’animation des espaces et des temps communs, la mise en relation des résidents, un rôle d’écoute, « d’alerte » par rapport aux problèmes individuels ou collectifs et le tissage de liens avec l’environnement local. Dans plusieurs pensions, l’hôte est épaulé par d’autres professionnels de l’association, éducateurs ou psychologues et par des bénévoles.

— Des critères d’attribution - appliqués avec souplesse - sont généralement définis pour vérifier si la candidature est adaptée au projet social de la pension : existence d’un isolément social et/ou affectif, faiblesse des revenus, parcours « heurté », âge et composition familiale du ménage. Les dix pensions étudiées perçoivent une subvention annuelle de la part de la DDASS, calculée en fonction du nombre de places. En 2000, cinq pensions ont obtenu des subventions provenant d’autres financeurs : conseil général, conseil régional et commune.

La quasi-totalité des résidents a été orientée vers la pension de famille par une structure sociale (CCAS, service social de secteur, association) ou à vocation médicale (hôpital psychiatrique). La possibilité d’être stable, tranquille, le logement de qualité, la présence d’un hôte et des autres résidents, la possibilité de ne pas être seul, autant de points forts cités par les résidents. Ils s’estiment « globalement satisfaits » de leurs conditions de vie dans la pension. Tous, ou presque, souhaitent rester, quelques-uns formulent le projet de quitter, plus tard, la structure.

Élus, représentants de l’État au niveau du département, travailleurs sociaux, médecins… les partenaires interrogés par Opsis, attribuent l’originalité et le point fort des pensions de familles à la présence d’un hôte et d’espaces collectifs animés. « Ils créent une convivialité qui a des effets positifs sur le public : des liens se mettent en place entre les personnes et elles s’approprient la maison », témoigne un travailleur social. Pour plusieurs interlocuteurs, la possibilité de s’installer dans une pension de famille sans qu’il y ait une limitation dans la durée de séjour constitue un atout majeur.

Autre atout ? La petite taille des structures. « Les personnes se sentent moins seules qu’à l’hôtel », apprécie un médecin psychiatre. « L’absence de difficultés relationnelles avec le voisinage est due à la taille des structures qui s’intègrent très bien dans le tissu urbain et social », souligne un élu. « Des personnes fragiles, sans liens familiaux ne supporteraient pas de se retrouver seules dans un logement, ne se nourriraient pas ou mal ou ne suivraient pas leur traitement médical », indique une assistante sociale qui oriente vers la pension de famille des personnes à la suite d’une hospitalisation.

Maintenir un réseau de professionnels autour de la pension de famille semble primordial. La plupart des ménages logés ont un référent au moment de l’accueil, référent qu’il faut sensibiliser sur les limites de l’accompagnement réalisé au sein de la pension et sur la nécessité de poursuivre son intervention propre. L’étude insiste aussi sur l’importance des liens opérationnels et réguliers entre la pension et les acteurs locaux susceptibles d’intervenir en relais ou en soutien auprès des résidents. « Pour que ces interventions puissent se faire rapidement et avec efficacité, il est nécessaire d’entretenir des relations avec les acteurs locaux et d’en formaliser certaines par une convention ». C’est ce réseau, en capacité d’intervenir exceptionnellement, qui peut permettre à la pension de fonctionner avec des moyens humains limités mais suffisants pour gérer le quotidien.

— L’étude recommande aussi d’apporter un soutien à l’hôte dans l’exercice de sa fonction, par des formations, une participation à des temps de rencontre et l’organisation de séances de régulation. Le lieu d’implantation de la pension de famille est également très important : un environnement urbain ou rural non stigmatisé qui favorise les relations avec l’extérieur, proche de services et d’équipements sociaux et culturels. Enfin, insiste l’Opsis « Certaines pensions ne fonctionnent aujourd’hui qu’avec le montant des redevances, de l’APL foyer et de la subvention accordée par la DDASS. L’inscription des pensions de famille dans les plans départementaux pour le logement des personnes défavorisées serait justifiée et favoriserait la recherche de cofinancements ».

À ce jour, la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars) [1] recense dans son réseau une quarantaine de pensions de famille en fonctionnement ou en projet.

La réaction de la Fnars

Le 17 décembre 2002, après l’annonce de la création de nouvelles maisons relais, la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale publiait le communiqué suivant : C’est avec satisfaction que la Fnars accueille la publication de la circulaire ministérielle signée par François Fillon, Gilles de Robien et Dominique Versini sur les « maisons relais », nouvelle dénomination des « pensions de famille ». Cette initiative répond au souci de la Fnars que soit développé un habitat adapté — dans une volonté d’insertion — pour des personnes fragiles ayant besoin d’un soutien. Les maisons relais, logements durables de type communautaire, sont une bonne réponse aux difficultés de ces personnes. De nombreux adhérents de la Fnars ont contribué depuis 1997 au lancement de cette nouvelle forme de résidence sociale. La circulaire et les budgets correspondants sont donc bienvenus.

Cela ne sera, hélas, pas le cas du budget 2003 en cours d’adoption par le Parlement. Recul sur les aides au retour à l’emploi, baisse des financements pour les 35 000 places de CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale), insuffisance chronique d’offre de logements sociaux. Des progrès incontestables sont en cours pour les réfugiés et l’urgence sociale mais cela ne donne pas les moyens de stopper l’insécurité sociale !

Un vrai plan global de lutte contre les exclusions, doté de budgets suffisants, reste à construire pour appliquer la loi de 1998 et sortir de la misère nos concitoyens les plus défavorisés !

La Fondation Abbé Pierre pour le logement des personnes défavorisées [2] en accompagne une quinzaine en activité ou en cours de création. Elle en ouvrira deux en 2003, à Metz et à Marseille. Dominique Versini, secrétaire d’État à la lutte contre la précarité et l’exclusion, a annoncé la création de 1 000 places supplémentaires en pension de famille pour l’année 2003. La circulaire a été signée le 10 décembre 2002.

— Les associations reconnaissent l’aspect positif des pensions de famille, mais s’inquiètent quant à leurs futures utilisations. La Fnars, par exemple, souligne que « la pension de famille doit être clairement située dans le registre du logement durable, de l’habitat adapté et comme un outil participant à la nécessaire diversification des formes de logement ». Selon la fédération, il existe une tentation d’utiliser la pension de famille comme une alternative aux dispositifs d’insertion qui prévoient une durée de séjour limitée.

En effet, de nombreuses associations pointent la difficulté d’une insertion réussie pour des publics très desocialisés dans les délais prévus — très souvent 6 mois —. « Notons que la loi contre les exclusions et le récent décret sur les CHRS n’imposent plus de durée de séjour prédéterminée et qu’il existe des lieux de vie habilités CHRS pour des publics en très grande difficulté sociale. Ceux-ci sont mieux adaptés pour les personnes qui ont besoin d’un accompagnement social global, intensif ou long », note la Fnars. La pension de famille ne doit pas être utilisée par manque de création de capacités dans les dispositifs existants, ni devenir la solution de logement pour les personnes défavorisées à défaut d’une offre accessible ou adaptée dans le logement social.


[1Fnars - 76 rue du Faubourg Saint-Denis - 75010 Paris. Tel. 01 48 01 82 00

[2Fondation Abbé Pierre - 53, Bd Vincent Aurio - 75013 Paris. Tel. 01 53 82 80 30


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