N° 808 | du 14 septembre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 septembre 2006

Les patients retrouvent leur élan

Katia Rouff

À Paris, un service d’accompagnement à la vie sociale accueille des personnes souffrant de troubles psychiques. Il propose un accompagnement dans la vie quotidienne et sociale. Activités collectives, artistiques et ludiques permettent de retrouver autonomie et goût des autres

Une rue piétonne. Une cour pavée fleurie. Des fenêtres grandes ouvertes d’un appartement en rez-de-chaussée, s’échappent quelques notes d’une bagatelle de Beethoven jouée au piano. À l’intérieur, une pièce spacieuse, des fauteuils en rotin blanc, une ambiance à la fois joyeuse et paisible. Le long de la mezzanine sont accrochées des toiles et des photos d’usagers.

Paravents de bois, bibliothèque et jeux de société renforcent l’aspect chaleureux du lieu. Sur un tableau, le planning de la semaine : sorties, matchs de foot – Coupe du Monde oblige - retransmis sur écran géant… Au piano, Anne, jeune femme aux cheveux mi-longs, chemise verte sur tee-shirt bordeaux, ancienne concertiste particulièrement douée. Dans le coin cuisine aux murs recouverts de faïences colorées, un petit groupe s’active pour la préparation du buffet. Ce soir l’atelier chant se produit pour la première fois devant des amis.

Nous sommes au service d’accompagnement à la vie sociale (SAVS) situé dans le IXe arrondissement parisien [1] et géré par l’Elan retrouvé [2].

Créé en 2005, il accueille cinquante personnes, âgées de 18 à 60 ans, souffrant de troubles psychiques, suivies par un psychiatre et présentant des difficultés d’insertion sociale et professionnelle [3].

L’équipe - chef de service, psychologue, animateurs socio-éducatifs, secrétaire, psychiatre vacataire, assistante sociale, conseillère en économie sociale et familiale - les accompagne dans leur vie quotidienne pour leur permettre de retrouver une autonomie et de renouer des liens avec d’autres (lire les témoignages). Elle propose à chaque usager un accompagnement individuel mais mise surtout sur le travail collectif et les pratiques artistiques. Ainsi les usagers peuvent-ils pratiquer une multitude d’activités qui ont pour objectif commun d’aller vers les autres. Josseline Minet anime l’atelier photo. Elle témoigne « Dans un premier temps nous avons réalisé des photos de la cour que nous avons exposées au SAVS. Nous avons invité les voisins pour faire connaissance. L’atelier photo est une école d’apprentissage du regard mais surtout un moyen de rencontre ».

Après les photos de la cour, le groupe a travaillé avec un sténopé [4], un appareil tout simple qui donne des résultats étonnants et a permis de photographier et exposer au SAVS les commerces de la rue. Les images en noir et blanc sont distordues et poétiques. La façade de la boulangerie devient un immense ventre nourricier, surplombant un immeuble tout mince, la terrasse du café du coin ressemble à un manège. Amélie Poulain n’est pas loin.

Tout est prétexte pour aller vers l’autre

« Les commerçants ont été très surpris en nous voyant arriver avec notre sténopé, une sorte de grande boîte de conserve, et encore plus en voyant les résultats ! », s’amuse l’animatrice.

La maladie mentale est souvent associée à la violence, voire au crime, à cause notamment de l’hypermédiatisation de quelques faits divers. Aussi, plutôt que d’attendre que des personnes extérieures franchissent spontanément les préjugés et les portes du SAVS, les usagers vont-ils à leur rencontre. Ainsi le groupe théâtre présente-t-il des extraits d’une pièce de Denise Bonal au café de l’association des Petits frères des pauvres. Deux autres usagers, Eric, amateur de photos et de voyages et Edouard, musicien, y proposent un diaporama musical. Avec toujours la même idée : partager son travail avec les autres, dans des lieux différents.

Chaque mois, l’équipe du SAVS dépose son programme dans les boîtes aux lettres des gens du quartier, les invitant à visionner un film de Buster Keaton, à participer à un pique-nique… « Le jour de la fête des immeubles, de nombreux voisins sont descendus dans la cour. Comme il a plu, ils se sont réfugiés dans nos locaux, raconte Colette Laury, chef de service et psychologue. Ils ont découvert l’expo photo d’un adhérent et constaté que les usagers sont des gens comme tout le monde, même s’ils ont parfois l’air un peu décalés ». L’équipe répond aux sollicitations des habitants du quartier, des associations…

La mairie lui a, par exemple, proposé d’inventer le parcours d’un rallye pour enfants. Les usagers ont pris les photos de l’itinéraire. Une occasion de mieux se faire connaître et apprécier. À la rentrée, deux projets ambitieux leur permettront d’aller de nouveau à la rencontre des gens du quartier et de mettre à leur disposition leurs talents avec la réalisation d’un journal qui sera peut-être distribué par la mairie et la création d’un réseau d’échange de savoirs et de services. Etudiants, salariés, adhérents d’associations de quartier et toute personne souhaitant tenter l’aventure sont invités à rejoindre le réseau. « Rendre un service, donner et recevoir un savoir valorisent les usagers et favorisent le contact avec d’autres, se félicite la chef de service qui précise : une médiation est souvent nécessaire pour faciliter les premiers contacts, la relation directe fait peur ».

La pratique artistique, un outil pour aller de l’avant

Le SAVS se veut un lieu dynamisant qui favorise l’émergence des talents de chacun, usagers et équipe. Colette Laury choisit des salariés qui possèdent plusieurs cordes à leur arc. Ainsi, la secrétaire (voir témoignage) et la conseillère en économie sociale et familiale animent-elles l’atelier chant, l’assistante sociale partage ses talents de cuisinière… « On peut avoir des intérêts autres que son travail et en faire profiter le groupe, estime la chef de service, cela permet de diversifier les activités proposées et de se faire plaisir. » L’équipe impulse donc une énergie particulièrement bienvenue chez des personnes qui - en grande majorité - souffrent de psychoses, de maladies invalidantes rendant difficile le développement de ses propres talents. « Le désir des usagers est en panne. Ils ont besoin du nôtre pour s’y appuyer et repartir avec leur propre désir. »

Pour ces personnes qui souffrent d’isolement, réaliser une œuvre d’art, la partager avec d’autres, crée du lien, de la vie. « Nous proposons aussi un lieu convivial et ouvert, loin de l’univers rude de la psychiatrie encore présent dans leur mémoire. » Si l’accompagnement collectif tient une grande place au SAVS de l’Elan retrouvé, chaque usager bénéficie aussi d’une aide individualisée assurée par une personne référente. Il peut également demander à la conseillère en économie sociale et familiale des visites à domicile, un coup de main pour ranger ses papiers, faire des démarches administratives, du ménage… «  Il faut que les usagers se sentent bien chez eux, estime Colette Laury ; ce n’est pas évident, beaucoup se plaignent de ne pas arriver à ranger par exemple ou à faire leurs courses. Certains n’ont même pas un saladier dans leur cuisine… »

Aussi des modules réalisés en groupe : cuisine, budget, appartement, projet de vie… complètent cette aide individualisée. Les participants apprennent à classer leurs papiers, à gérer leur budget… Constater que d’autres partagent les mêmes problèmes qu’eux dédramatise les choses.

Le SAVS, structure médico-sociale, constitue une bonne solution pour l’accueil et l’accompagnement de patients souffrant de troubles psychiques qui, suite à la réduction des temps d’hospitalisation en psychiatrie et à la fermeture de services de postcure, se retrouvent livrés à eux-mêmes, isolés, sans activité. La ville de Paris en compte quatre et a pour objectif l’ouverture d’une structure par arrondissement.

Cependant, Colette Laury souligne les difficultés d’articulation avec le secteur sanitaire. « Les SAVS sont en plein développement mais encore récents, le rôle de chacun n’est pas bien différencié et le travail en partenariat reste à développer. En septembre, l’Elan retrouvé ouvre une seconde structure dans le XVIIIe arrondissement. Nous proposerons davantage de réunions pour harmoniser nos pratiques » Avec toujours le même objectif : l’insertion du patient dans la cité.


[1Service d’accompagnement à la vie sociale- 18, rue Cadet - 75009 Paris. Tél. 01 47 70 85 23

[2Cette association a été créée en 1948 pour combler l’absence d’institutions relais à l’hospitalisation de longue durée. Elle a notamment ouvert le premier hôpital de jour du monde occidental. Aujourd’hui, elle gère plusieurs établissements qui répondent à des besoins laissés insatisfaits par la psychiatrie de secteur ou la psychiatrie libérale et au désir de libre choix des malades et de leurs familles (unité de psychothérapie et de psychopathologie du travail, centre de postcure, unité de soins ambulatoires en alcoologie…)

[3L’admission est subordonnée à l’accord de la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH) et s’effectue à la demande de la personne ou de proches, par l’intermédiaire de l’équipe de secteur ou du médecin libéral. L’adhésion se fait après accord mutuel entre l’équipe et la personne, si la demande est conforme au projet du SAVS.

[4Dispositif photographique sans objectif.


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