N° 625 | du 13 juin 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 juin 2002

Les nouveaux chantiers de la psychiatrie

Joël Plantet

Thème : Psychiatrie

La folie n’est plus tout à fait ce qu’elle était auprès du grand public. Bien sûr il reste encore du chemin à faire. Néanmoins les usagers de la santé mentale commencent à s’organiser et à faire respecter leurs droits avec l’aide d’associations, de bénévoles, de professionnels et même... de politiques. La cause du droit des usagers fait des avancées

Avec 23 psychiatres pour 100 000 habitants, la France se classe au troisième rang mondial (derrière la Suisse et les États-Unis). À noter que Paris compte 80 psychiatres pour 100 000 habitants alors que certaines régions en manquent cruellement, et que 10 % des postes de psychiatres du secteur public ne sont pas pourvus. Chaque année, selon les données officielles, un Français sur quatre souffrira d’un trouble mental… Mais les temps changent : si la prévalence des maladies mentales reste stable avec 1 % de schizophrénies et 15 % de dépressions, on observe une augmentation constante des consultations psychiatriques, avec notamment… six fois plus de dépressions déclarées qu’il y a trente ans.

En avril 2001, à l’occasion de la Journée mondiale de la santé, le ministère de la Santé annoncait vouloir lancer une politique « rénovée » de la santé mentale et une révision de la loi actuelle sur la protection des personnes hospitalisées pour troubles mentaux. À sa suite — le 9 juillet 2001 —, un rapport, De la psychiatrie à la santé mentale, était rendu par deux psychiatres, les docteurs Piel et Roelandt consulter le rapport. Ceux-ci y insistaient notamment sur les droits des usagers en santé mentale à accéder librement à leur dossier, et sur l’adoption d’une charte par les professionnels de santé. « Justice et psychiatrie ne doivent pas être confondues, pas plus que ne doivent l’être prison et hôpital » distinguaient-ils, souhaitant que la loi de 1990 soit modifiée.

« La France est le seul pays d’Europe où ce sont les préfets — et non les juges — qui sont chargés d’interner les malades mentaux » argumentait l’écrit, préconisant un délai d’observation de deux à trois jours avant une décision d’internement. D’autres thèmes étaient évoqués : nécessité de développer et d’implanter des structures de psychiatrie dans la cité, à proximité des usagers, mais dans le même temps « de définir un plan décennal de fermeture des hôpitaux psychiatriques et des lieux d’exclusion médicaux et sociaux. Cette réforme déboucherait sur moins d’hospitalisations et plus de soins en ambulatoire ».

Mis en évidence aussi, l’existence d’un système de soins à (au moins) deux vitesses, reposant notamment sur des différences de formation et de statut ainsi que sur une inégalité d’implantation territoriale des psychiatres : « il existe une médecine psychiatrique, qui reçoit préférentiellement les classes aisées qui s’adressent à la psychiatrie libérale, un secteur privé à but lucratif essentiellement financé par les deniers publics ». En outre, cette offre de soins est « pléthorique à Paris, à Lyon et en région Provence-Alpes-Côte-d’Azur et dans d’autres grandes villes universitaires alors que la psychiatrie publique, qui s’adresse en théorie à toutes les populations, est le plus souvent utilisée par les catégories les moins aisées, les pauvres et les démunis […] qui sont aussi globalement les plus gravement atteints psychiquement et socialement ».

Conséquence de cette psychiatrie à deux vitesses : des sorties parfois trop rapides de l’hôpital de patients en souffrance psychique et en situation de détresse sociale ou, à l’inverse, des prolongations abusives d’hospitalisations.

Affinant encore ces propos, un nouveau rapport sur la place des usagers et le travail en partenariat dans la cité, La démocratie sanitaire dans le champ de la santé mentale, était remis le 12 avril 2002 au ministre délégué à la Santé d’alors, Bernard Kouchner, par le même docteur Roelandt. Un bilan « en demi-teinte » était établi de la loi de 1986 introduisant la sectorisation psychiatrique.

Plusieurs associations de résistance, comme le Groupe information asiles (GIA) ou Advocacy, prennent actuellement toute leur place. Anglo-saxon, le terme Advocacy est défini par ses promoteurs comme un mode d’aide à l’expression de personnes s’estimant victimes d’un préjudice et insuffisamment respectées par leurs interlocuteurs institutionnels. Une sorte de médiation sociale, en somme, introduisant un tiers « amplifiant la demande du patient usager sans parler à sa place ». Concept et pratique en cours dans plusieurs pays d’Europe du Nord, l’idée se fraye son chemin en France depuis quelques années. En 1998, la Commission de Bruxelles accorde un financement à Advocacy-France [1], inscrite dans un programme européen intitulé « Développement de l’accessibilité au recours en santé mentale ». Une délégation régionale voit le jour à Caen, en Normandie (lire l’interview).

Un lieu de proximité, convivial et ouvert, y fonctionne depuis mai 2001 en centre ville avec quelques activités : organisation de repas, préparation d’une émission ou d’un débat, activités créatrices et sorties culturelles… « Le projet s’adresse à toute personne souffrant d’exclusion, d’isolement et de ségrégation, qu’elle fréquente ou non par ailleurs des structures de soin, de milieu protégé ou d’accueil pour personnes handicapées et/ou inadaptées », précise le document fondateur. Soixante-dix personnes y passent régulièrement, et 35 d’entre elles sont assez motivées pour adhérer à l’association d’usagers. L’espace est ouvert tous les jours de 10h à 18h, avec un animateur (temps plein), un conseiller technique pour la gestion (mi-temps), un animateur (usager) en CES en cours de devenir CEC (Contrat emploi consolidé), et une secrétaire (30h par semaine). La reconnaissance institutionnelle est venue : le lieu est même inscrit dans le PRAPS (Programme régional d’accès à la prévention et aux soins) pour trois ans ; et un débat avec un juge des tutelles est prévu. La Fondation de France étudie actuellement la possibilité de soutenir financièrement le même type de projet sur Paris. En effet, un nouveau lieu a récemment entrouvert, deux après-midi par semaine, une porte dans la capitale.

Le moyen principal pour des personnes se considérant victimes et désirant avoir un recours sur les décisions prises à leur égard est la Commission d’étude des demandes d’intervention (CEDI). Constituée d’usagers (certains se définissent comme « aidants/aidés ») et de professionnels, elle reçoit des demandes émanant de particuliers, de services sociaux, d’associations d’usagers ou de parents. Certaines demandes peuvent être réglées par des échanges téléphoniques, lorsqu’elles relèvent de la réassurance, d’un conseil, d’une info sur les droits. Des membres de la commission peuvent, le cas échéant, accompagner certaines démarches, rédiger des courriers ou rendre visite à des personnes hospitalisées. Toujours, un avis est formulé, mais le demandeur reste maître des démarches qu’il souhaite ou non entreprendre.

Le bulletin de l’association, Le Mégaphone-le porte-plume des porte-voix, donne des nouvelles régulières. Dans son n°10, en début d’année, des exemples d’intervention étaient fournis par rapport à des demandes adressées à la CEDI : « Certaines sont l’occasion de revisiter des questions de droit, mais dans leur majorité, les personnes sont plutôt confrontées à des imbroglios administratifs et à un grand isolement, leur parole est devenue suspecte. Les discussions qui font suite à ces dernières demandes débouchent sur des conseils, une écoute et c’est donc sous cette forme de soutien et d’entraide que nous sommes amenés le plus souvent à intervenir ».

Du 22 au 24 novembre 2002, à Aubervilliers, une rencontre — intitulée Vent de… Folies et qualifiée de « chantier, festival, fête, événement » — proposera de « questionner l’ordre du discours, bousculer le partage du bon sens et du déraisonnable et ouvrir de nouvelles possibilités de vie »… Des expérimentations individuelles et collectives y seront présentées, et des secteurs tels que la psychiatrie, la politique de la Ville ou l’action culturelle s’y croiseront. Le projet est porté par l’association Écarts, mais aussi par des associations, par la ville d’Aubervilliers et le Centre de formation professionnelle d’éducateurs spécialisés (CFPES/CÉMEA). On y retrouvera la trace des mouvements antipsychiatriques, de la psychothérapie institutionnelle, et de nombreuses pratiques cliniques de terrain, françaises et étrangères.

Un café de folisophie offrira son ambiance « mi-réflexive, mi humoristique » ; Advocacy-France y participera, probablement sous la forme d’un atelier de récits et de témoignages de vie ; le philosophe-comédien-accordéoniste Oreste Scalzone régalera les participants de ses « journaux imaginaires » ; un espace info sera assuré et mille expressions permises : arts plastiques, happenings, œuvres chorégraphiques, contes, cinéma, chansons… Plus globalement, un réseau de pratiques artistiques en rapport avec cette culture pourrait s’y voir développé. Des propositions seront émises pour « proposer et amorcer des dispositifs et outils concrets pour la construction d’une cité plus hospitalière aux difficultés de la vie et aux expressions singulières ». Deux tables rondes — Folie et création, et Folie et territoire — clôtureront le forum.


[1Advocacy France - 5 place des Fêtes - 75019 Paris. Tel. 01 46 07 18 18


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