N° 1063 | du 24 mai 2012

Critiques de livres

Le 24 mai 2012 | Jacques Trémintin

Les non-dits du travail social

Xavier Bouchereau


éd. érès, 2012 (227 p. ; 14 €) | Commander ce livre

Thèmes : Éthique, Pratique professionnelle

La lecture de l’ouvrage de Xavier Bouchereau produit une réaction paradoxale, les propos tenus pouvant tour à tour irriter ou séduire, passionner ou frustrer, rassurer ou déstabiliser. C’est que l’auteur ne cesse à la fois de recommander le doute et d’affirmer de fortes convictions, d’émettre de prudentes hypothèses et d’asséner des axiomes lacaniens, de dénoncer le psychanalysme et d’avoir recours au plus traditionnel des discours psychanalytiques. Reste une riche conceptualisation théorique articulée à une pratique quotidienne de terrain, qui constitue une réflexion produite avec excellence et talent.

Xavier Bouchereau l’explique d’emblée, il n’a pas fait le choix de prononcer l’éloge de la profession d’éducateur, mais bien plutôt de mettre au travail ses fragilités. Il commence par dénier à ce métier toute dimension vocationnelle qui aurait pour effet pervers d’aveugler et de chloroformer toute pensée. Mais il refuse tout autant de l’identifier à une sorte d’ingénierie de la relation, susceptible de répondre aux avaries de la machine humaine, à partir de protocoles préétablis. Il récuse que l’accompagnement proposé ne puisse jamais être ni neutre, ni objectif. Les professionnels sont travaillés en permanence par des émotions, des opinions et des images, des petites et grandes théories, certaines étant assumées, d’autres voilées. Cela pèse directement sur leurs évaluations, réalisées à partir de conceptions idéalisées de la bonne éducation, mais qui parlent autant de leurs représentations que du réel des familles, qui ne peut s’en trouver que dénaturé. Ils n’ont pas le pouvoir de se débarrasser de cette subjectivité, affirme encore l’auteur, mais seulement de lui fixer des rails en interrogeant ses orientations sous-jacentes, en essayant de surmonter les lieux communs et en tentant de décoller les étiquettes.

Quand les professionnels s’installent dans un supposé savoir psychologisant considérant l’usager comme seul responsable de sa souffrance, ils participent plus à sa normalisation qu’à son émancipation. Quand ils sont pris dans le fantasme maternel archaïque d’emprise protectrice, ils succombent à la tentation de l’appropriation. Quand ils s’identifient à la figure du sauveur, les usagers leur deviennent indispensables, parce qu’ils les aident à croire qu’ils le sont aussi. Trois ressorts permettent, pour l’auteur, de résister à de telles dérives. C’est, d’abord, l’éloge de nos manques, de nos loupés et de nos ignorances. C’est, ensuite, la clause éthique que constitue notre implication affective. C’est, enfin, la fonction symbolique remplie, dans l’idéal, par l’institution : loin d’aliéner le professionnel, qui ne lui est ni entièrement, ni passivement dévoué, elle joue un rôle de tiers apaisant, contenant et pourvoyeur de sens.


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