N° 733 | du 9 décembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 décembre 2004

Les missions locales doivent innover et offrir de nouveaux services

Propos recueillis par Katia Rouff

Pour Philippe Labbé, sociologue, l’engagement et l’innovation étaient dans l’esprit des premières missions locales. Or, avec le temps celles-ci se sont institutionnalisées au détriment du militantisme du départ. Il faudrait à nouveau selon lui, innover, offrir des services sur des besoins clairement identifiés et faire preuve de professionnalisme. C’est possible, mais prévient Philippe Labbé : « Il y a du pain sur la planche »

L’histoire des missions locales démarre en 1981 : à la demande de Pierre Mauroy, Premier ministre de l’époque, Bertrand Schwartz rédige le rapport : « L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ». Quels sont alors ses constats ?

Schwartz posait déjà un diagnostic assez sombre… et juste : un taux de chômage très élevé, une qualité de l’emploi qui se dégrade, une crise qui accroît les inégalités entre les jeunes que l’on rend responsables de leur non-insertion… Sur tous ces points, Schwartz ne se doutait sans doute pas que ce n’était que le début. Il suffit de réfléchir au louable « être acteur de son insertion », pour constater que l’on glisse rapidement à la responsabilité du chômeur puis à sa culpabilité… Le rapport pointait également la désacralisation du travail, la remise en cause des modèles familiaux, une précarisation partout présente : dans le travail (le CDI s’estompe au profit du CDD), dans la famille (explosion des divorces et des familles recomposées : le mariage, un CDD de couple ?).

Que préconisait Bertrand Schwartz ?

Bien des choses dont, bien sûr, la création des missions locales, « des missions légères, temporaires, globales, adaptées ». Légères et temporaires… il vaut mieux, certes, être convaincu de la relativité du temps ! Cela étant, le plus important est que, contrairement à la lettre de commande de Pierre Mauroy, exclusivement centrée sur l’insertion professionnelle, Schwartz affirme – avec raison – qu’insertions professionnelle et sociale sont indissociables. Cela donnera l’approche globale, concept clé des missions locales. Il introduit également l’idée qu’il faut de la souplesse : plutôt que du programme, une démarche de projet, au plus près des besoins et contractualisée avec chaque jeune. On a là le substrat de ce qui fonde la culture des missions locales : approche globale, libre adhésion, projet, individualisation, proximité…

Les missions locales sont mises en place en 1982. De quelle manière ?

Avec un succès rapide, le « problème jeunes » étant manifestement une préoccupation partagée, « un impératif national » disait-on. Pour les plus jeunes, on installe des PAIO (Permanences accueil information orientation) et pour les 16-25 ans, cinquante missions locales à titre expérimental sur les « sites Dubedout », c’est-à-dire les quartiers sensibles : l’excentricité sociale des déviants rejoignait l’excentricité spatiale des banlieues. Une particularité est à remarquer : les personnels composant les premières équipes étaient des volontaires mis à disposition et provenant des collectivités, de l’ANPE, de l’Éducation nationale… Un esprit de militantisme qui, pour partie, perdure.

Quelles étaient les missions de ces deux structures ?

Les PAIO étaient exclusivement centrées sur la formation – on vivait beaucoup sur le mythe du « tout formation » : la crise n’est que passagère, formons les jeunes en attendant. Les missions locales, en revanche, devaient prendre en charge le parcours d’insertion dans sa globalité : emploi, formation, santé, logement, loisirs… Une prise en charge graduée, parce qu’individualisée, dont les fonctions allaient de l’accueil et l’information à l’orientation et l’accompagnement.

En 22 ans, la situation sociale et économique générale s’est dégradée avec les conséquences que l’on devine pour les jeunes. Comment les conseillers des missions locales gèrent-ils cette situation ?

Une inévitable usure — et, pourtant, ce sont des professionnels engagés ! — mais une usure, donc, qui oblige à une vigilance pour rappeler le sens du métier, pour raviver une éthique de responsabilité. Les boîtes à outils ne suffisent pas, il faut retrouver le sens de l’action. Il y a en économie une règle selon laquelle plus une structure est ancienne, plus l’attention des financeurs se polarise sur l’efficience, c’est-à-dire son coût, son économie. Quand, de plus, l’économie est devenue l’alpha et l’oméga, que la valeur d’échange subordonne la valeur d’usage, on ne peut s’attendre qu’à un renforcement de la préoccupation d’efficience.

Vous écrivez que « l’atonie » des structures ne cesse de vous étonner. Pourquoi dénoncer ce manque de vitalité ?

L’innovation fait explicitement et historiquement partie des objectifs assignés aux missions locales. J’observe que celle-ci a été très atténuée au profit d’une institutionnalisation. Mais, peut-être, cette dernière était-elle nécessaire et l’innovation reviendra-t-elle ? Nombre d’actions innovantes pourraient être recensées mais si, par exemple, on prend la représentation des jeunes dans les structures – sous forme de comité d’usagers par exemple —, on compte les réalisations sur les doigts de la main. Faudra-t-il légiférer, élargir le champ de la loi rénovant l’action sociale et médico-sociale de janvier 2002 pour que les missions locales donnent – enfin ! — corps en leur sein à la citoyenneté active des jeunes ? À leur décharge, notons que l’on peut se projeter et innover lorsque l’on est assuré du présent. C’est d’ailleurs la même chose pour beaucoup de jeunes. Et les allers-retours de l’État en 2004, annonçant son retrait dans le cadre de la décentralisation puis se ravisant, ne sont certes pas des signaux de stabilité. Quand, en plus, il faut jongler avec 30 ou 40 conventions annuelles pour maintenir les effectifs et l’activité de la structure, cela fait des fildeféristes plus occupés par la force des choses à gérer qu’à promouvoir une organisation apprenante… et innovante.

Que préconisez-vous pour que les missions locales se rapprochent du rôle que leur fondateur avait imaginé ?

Autant la pensée de Schwartz demeure pour une large part toujours pertinente et féconde, autant l’environnement a évolué. Il s’agit donc moins de rechercher une conformité par rapport à une pensée originelle gravée dans le marbre que de prendre la mesure des enjeux actuels et à venir. Mon analyse est que la légitimité des structures se jouera à court ou moyen terme sur cinq registres : l’innovation, l’évaluation de leurs valeurs ajoutées y compris dans l’insertion sociale, une offre de services organisée sur des besoins identifiés, une démarche réellement volontariste en direction des entreprises (pas une charité laïque : « prenez-moi mon jeune… ») et, enfin, un système stabilisé de valeurs, une déontologie. Je plaide ainsi pour une « qualité intelligente », non réduite à sa triste dimension exclusivement normative, procédurale pour ne pas dire procédurière. Une professionnalisation qui articule les dimensions de la profession (avec, entre autres, la déontologie), du professionnalisme ou cette qualité « intelligente » et de ce que j’appelle la professionnalité : le sens de l’action et une évaluation… pleine, entière, pas hémiplégique. Il y a du pain sur la planche…


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