N° 707 | du 29 avril 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 29 avril 2004 | Katia Rouff

Les jeunes en difficulté et le foot

Un apprentissage de la vie sociale

Thème : Sport

Dans la cité des Bosquets à Montfermeil en Seine-Saint-Denis, le football-club a ouvert une section pour les filles en collaboration avec le collège Jean Jaurès. Un projet qui permet aux jeunes des deux sexes de la cité et de la zone pavillonnaire de se connaître et de se respecter

Janvier. 18 h. La nuit tombe doucement sur la cité des Bosquets, les réverbères s’allument, diffusant une lumière encore timide. Entouré de tours et d’une brume légère, le stade est beau. Malgré le froid et le vent, la section féminine du club de foot s’y entraîne sous la houlette exigeante de Khaled Ben Yaala. Vêtues de bleu, 15 jeunes filles de 13 à 16 ans habitantes de la cité ou de la zone pavillonnaire, toutes inscrites au collège Jean Jaurès, constituent l’équipe de filles du club de foot de Montfermeil [1]. Une équipe drôlement motivée.

Petit retour en arrière. En 1999, après des violences sur le terrain lors des matchs de football seniors à Clichy-sous-Bois et à Montfermeil, le district de football du 93 suspend l’activité du club. Victimes des erreurs de leurs aînés, les poussins et les jeunes ressentent cette pénalité comme une injustice. Les « grands frères » décident de reprendre en main le club et créent une association. La ville lui redonne une chance et une subvention avec obligation de bonne conduite absolue. Au bout d’un an de fonctionnement, un peu dépassés par les contraintes administratives et de gestion, les jeunes demandent le soutien du collège et notamment de Laurence Ribeaucourt, assistante sociale et militante associative et de Guillaume Rabillier, professeur d’EPS au collège. Une convention de partenariat est mise en place entre le collège et le club, convention doublée d’un tutorat des professeurs envers les joueurs. Chaque élève qui commet un manquement au bon fonctionnement de la vie du collège est sanctionné dans le cadre du club et inversement. Si un jeune se comporte mal sur le stade, la directrice du collège peut assister au conseil de discipline du club.

Création d’une section féminine au sein du club

En 2001, professionnels et associations se préoccupent de la place des filles dans la cité et de leur traitement par les garçons : indifférence, manque de relations, voire de respect. L’école constate que trouver une place dans la famille qui reste proche des traditions d’origine et la cité n’est pas chose facile pour les filles. Pour faire évoluer les mentalités, le football club se lance un défi : créer une équipe de foot féminine, ce sport étant un monopole masculin mais aussi un outil de fair-play.

Laurence Ribeaucourt lance le projet en collaboration avec Arrimages, le club de prévention dans lequel Ahmed Hadef, président du club et Mohamed Mechmache, vice-président, travaillent comme éducateurs de rue. 35 filles se déclarent illico presto partantes. « Ce fut l’occasion de grandes discussions, parfois houleuses sur la place des filles avec les grands frères », évoque Laurence Ribeaucourt. « Sans compter les moqueries des garçons qui jugeaient les filles incapables de pratiquer ce sport ». Mais les filles ont la pêche et elles tiennent bon. « Au départ, elles étaient toutes novices, sans aucune technique », évoque Khaled Ben Yaala. Cet éducateur sportif, emploi-jeune au district de football est mis à disposition du club pour entraîner tous les jeunes de 5 à 18 ans. « Les filles avaient déjà joué au foot seules pour s’amuser mais elles ne possédaient aucun élément pour jouer collectivement. Elles ont acquis le sens du jeu, du déplacement en groupe. Aujourd’hui elles maîtrisent les automatismes nécessaires pour jouer ensemble ».

Le jeune entraîneur connaît bien le club puisqu’il y jouait dès l’âge de 6 ans. « J’apprécie le comportement de l’équipe féminine. Les filles plus âgées par exemple ont aidé les plus jeunes à s’intégrer. C’est un groupe soudé. Des filles qui en veulent et qui sont là tout le temps, qu’il pleuve ou qu’il vente », dit – il. « Les garçons se moquaient d’elles au départ, mais aujourd’hui ils sont de plus en plus admiratifs car ils les voient progresser et parfois les dépasser ».

Un club qui veille à la mixité sociale

Les footballeuses sont toutes inscrites au collège Jean Jaurès, situé à l’extérieur de la cité. Il accueille 50 % d’adolescents de la cité des Bosquets et autant de jeunes de la zone pavillonnaire, issus de familles plus aisées. « De nombreux parents de la zone pavillonnaire préfèrent inscrire leurs enfants dans le privé. Ceux qui choisissent le collège Jean Jaurès savent qu’il bénéficie d’une bonne dynamique et de professeurs motivés. La mixité sociale s’y passe bien » explique Laurence Ribeaucourt qui y travaille depuis 14 ans. L’implication de personnel du collège dès le départ a donné une grande crédibilité au projet. Les parents — surtout ceux qui vivent dans la zone pavillonnaire — auraient pu éprouver quelques craintes à laisser venir leur fille aux entraînements dans la cité, deux fois par semaine et aux matchs le week-end.

Grâce à un travail de fond, ce ne fut pas le cas. « Nous avons passé beaucoup de temps à discuter avec les parents. Le dimanche soir les bénévoles raccompagnent les adolescentes chez elles, ce qui sécurise les familles », indique Laurence Ribeaucourt. De plus, le stade est un lieu très protégé et respecté dans la cité. Pas question d’y faire autre chose que du foot. Les parents l’ont compris. Lorsque l’enfant est au stade, encadré par des adultes, c’est comme s’il était à l’école. « À l’occasion de l’obtention du prix Fais-nous rêver nous avons organisé une grande réception et invité les parents qui ont constaté tout le sérieux de l’affaire », raconte la jeune femme. Une réussite qui change aussi le regard des parents sur leur fille, comme dans cette famille où l’adolescente a dû lutter pour pratiquer le foot et dépasser les moqueries de ses parents. Comme elle, le groupe entier a gagné en respect, en allant jusqu’au bout de sa passion, en dépassant les moqueries des garçons.

Aujourd’hui quand les filles jouent, un garçon arbitre. Lorsqu’elles organisent des goûters, les équipes masculines participent très volontiers. Elles ont convaincu les garçons de jouer des matchs mixtes. « C’est un groupe de filles fortes qui en veut. Certaines, trop fragiles, ont d’ailleurs arrêté assez vite », remarque Laurence Ribeaucourt. « Les garçons jouent au foot parce qu’ils aiment le ballon, les filles apprécient de se retrouver entre copines, de sortir de chez elles, de former une bande. Elles s’amusent comme des folles ». Aujourd’hui garçons et filles se côtoient. Auparavant et bien que dans le même collège, les filles des pavillons par exemple ne fréquentaient pas les garçons de la cité et vice versa. Chacun restait dans son clan.

Aujourd’hui tout a changé, les jeunes se mélangent, les jeux de séduction s’opèrent. La compétition compte aussi beaucoup pour les uns et les autres. Le fort potentiel de la section masculine du club dynamise les filles qui souhaitent rivaliser.

La présence des filles apaise les tensions

Au fait pourquoi sont-elles si accro les filles ? « Pour l’équipe, l’ambiance. C’est trop bien. Dans les sports pour filles, comme la danse, c’est chacun pour soi. Alors que le foot est un sport collectif », apprécie Gaëlle, 15 ans. « Nous avons montré aux garçons que le foot peut être un sport pour les femmes. Au départ, ils se moquaient de nous, ce n’est plus le cas. Hier nous avons joué ensemble et nous leur avons mis un but direct », se félicite Aurore, 15 ans. « Au départ les garçons étaient un peu jaloux. Ils pensaient que nous allions faire honte au club », dit Marie, 16 ans. « Maintenant ils viennent nous voir, on joue et on rit ensemble ». Aurore confirme : « Nous nous entendons mieux, même au collège ». « Le foot nous a permis de communiquer », conclut Gaëlle.

Les filles sont également devenues « supporters » des seniors qui jouent souvent des matchs à risques. La présence de ces adolescentes, souvent des petites sœurs ou des voisines, contribue à créer une ambiance positive. « Nous y allons avec des banderoles et des tam-tams. Ils sont fiers de notre présence, au moins ils ont des supporters », explique Gaëlle. « C’est aussi une façon de les remercier car certains sont nos entraîneurs », précise Aurore. Ali Mechmache est bénévole au club depuis 32 ans. Ancien entraîneur, il a connu chacun tout petit. « Ce sont des filles sympas, bien organisées », dit-il de l’équipe féminine dont il est un peu le grand-père protecteur. Pour Bouazza Mechmache, dirigeant senior « la présence des filles rend l’ambiance plus calme, surtout lors des matchs seniors ».

Un club à l’ambiance familiale et tranquille, rendue possible par un patient travail de terrain et d’équipe entre professionnels de l’éducation, entraîneurs et bénévoles. À ce jour, l’association compte 17 éducateurs, 20 bénévoles dont 15 entraîneurs et une personne chargée de la sécurité lors des matchs seniors. Dans le club, les parents s’investissent peu, comme dans la majorité des clubs de sports, ce qui ne gêne pas plus que ça les adolescents qui n’ont pas forcément envie de voir leurs parents sur le terrain. Si les responsables du club acceptent que les parents leur confient leurs enfants pour le foot, ils aimeraient qu’ils s’investissent davantage au sein du conseil d’administration.

À terme, tous souhaitent que le club soit entièrement géré par les jeunes, comme le souligne Laurence Ribeaucourt : « c’est leur club. Ils ont grandi là, toujours joué là. Ils vont s’approprier sa gestion ». Le but final.


[1Football club de Montfermeil - Stade Henri Vidal - 9, rue Utrillo - 93370 Montfermeil. Tél. 01 43 30 20 50


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Le sport au service de la mixité sociale

« Lauréats du dispositif Fais-nous-rêver 2001 pour la création d’un centre de recherche et de formation pédagogique à l’association sportive des Minguettes de Vénissieux, ce prix nous a apporté une reconnaissance nationale », apprécie Béatrice Clavel-Inzirillo [lire interview ci-dessous]. « Il a permis la signature d’une convention entre le ministère des sports et l’université Lyon 2 pour le fonctionnement du centre ».

Créé en 1996, le dispositif national Fais-nous-rêver a pour principales missions le repérage de projets de lien social par le sport sur l’ensemble du territoire national, l’accompagnement, la valorisation et le financement d’initiatives locales de qualité. Lieu d’échanges et de concertation, il regroupe des acteurs et décideurs locaux, des institutions et des partenaires privés. Laurence Ribeaucourt, responsable de la section féminine du football club de Montfermeil (lire le reportage), lauréate des premiers prix régional et national Fais-nous-rêver 2002, affirme devoir beaucoup au dispositif « outre l’aide financière conséquente (6200 €), les prix nous ont apporté une crédibilité. Le football club de Montfermeil souffrait d’une mauvaise réputation vis-à-vis de la municipalité, des autres clubs et de la Fédération qui le considéraient comme "un club voyou". Les prix nous ont apporté la reconnaissance du travail accompli pour changer l’image du club.

Nous avions déjà obtenu une amorce de reconnaissance, mais teintée de scepticisme. Les victoires à ces prix ont balayé les dernières réticences », se félicite la jeune femme. « L’équipe de Fais-nous-rêver continue à suivre notre projet et à nous soutenir notamment en ce moment ou nous désirons pérenniser deux emplois jeunes. Quant à nous, devenus relais régionaux du dispositif, nous servons de conseil aux nouveaux porteurs de projets ».

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