N° 908 | du 4 décembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 décembre 2008

Les jeunes Français très déprimés

Catherine Dupont & Lotfi Halaïli

Plusieurs études montrent que les jeunes Français n’ont pas confiance en l’avenir, sont pessimistes et prêts à subir leur vie plutôt qu’à la choisir

Àl’occasion du 40ème anniversaire de 1968, L’Express a publié le 2 janvier 2008 une radioscopie de la jeunesse mondiale, en partenariat avec la Fondation pour l’innovation politique, qui a mené une vaste enquête intitulée « Les jeunesses face à leur avenir ». Celle-ci s’appuie sur un sondage mené en Europe, en Asie et en Amérique du Nord auprès de 20 000 personnes au total. « Les Américains ont une pêche d’enfer. Les Scandinaves aussi. Et la jeunesse française est… la plus déprimée du monde. Elle redoute l’avenir, la mondialisation et même son ombre. (…) Se disent persuadés de ne pas obtenir un bon travail dans les années qui viennent. Ils sont également timorés, et se croient incapables de faire bouger la société. Un conformisme de mauvais augure dans un monde globalisé où la capacité d’adaptation, l’aptitude à l’innovation, l’esprit d’initiative sont les clefs de la survie. »

Mépris de l’indépendance

Aujourd’hui, le conformisme est de mise : un jeune Français sur quatre juge « important de ne pas se faire remarquer dans la vie », tandis qu’un sur deux - 54 %, record mondial ! - estime que « le regard des autres est déterminant » dans ses choix professionnels. Plus sidérant encore, cette donnée relevée par le sociologue François de Singly, professeur à l’université Paris-Descartes : « Parmi tous les pays étudiés, seuls les jeunes Français considèrent que l’obéissance est une valeur plus importante à transmettre à leurs enfants que l’indépendance. » Les jeunes Français semblent davantage préoccupés par leurs notes que par le contenu de leurs apprentissages. L’école sert souvent à classer et comparer, c’est-à-dire à créer du stress. Le niveau d’études atteint semble conditionner totalement la position sociale sans que personne n’y trouve à redire.

Un choix définitif

Les jeunes sentent qu’ils n’ont pas droit à l’erreur, comme si leur choix les engageaient à vie sans possibilité de réorientation. « Les Français se réorientent peu, complète Emmanuel Sulzer, spécialiste du travail des jeunes au Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq). Ils considèrent les orientations scolaires, le choix d’études supérieures et celui de leur métier comme des étapes irréversibles. Ils voient l’existence comme un couloir sans porte de sortie sur les côtés. » Encore une fois le contexte du chômage est passé par là.

Face à ce pessimisme, quelques lueurs d’espoirs subsistent : « Issu de l’immigration, dérouté par le français qui n’était pas ma langue maternelle, j’ai atterri dans une section d’éducation spécialisé (SES) deux ans après mon arrivée en France. Moi qui étais un bon élève en Tunisie, on m’a fait comprendre que j’étais devenu un cancre. La SES était surnommée l’école des ânes. On m’a ensuite signifié à quatorze ans que je devais apprendre le métier de peintre qui était le seul auquel je pouvais prétendre. Ce n’était pas mon choix. Beaucoup me laissaient entendre qu’il ne fallait pas trop rêver ou avoir d’ambition professionnelle, mon niveau scolaire étant trop faible. Ces réponses blessantes ont engendré en moi le désir de me dépasser, suscitant une envie de revanche sur la vie et les idées toutes faites à mon sujet.

Ma réussite est devenue depuis lors un combat. J’ai accumulé les formations et les diplômes sans jamais être satisfait. Je suis aujourd’hui éducateur, une fonction qui me plaît et qui est pour moi un passage nécessaire pour réparer un peu mon destin d’origine », témoigne Alexandre.


Dans le même numéro

Dossiers

« Ce n’est pas la peine de rêver, t’as pas le niveau »

Entretien avec Latifa Fratri, éducatrice à Circuit jeunes à Toulouse

Lire la suite…

« Nous voulons y croire »

Rencontre avec les éducateurs de l’Espace ados géré par l’Institution du Mas Cavaillac,
au Vigan (5000 habitants) dans les Cévennes

Lire la suite…

La délicate orientation professionnelle des jeunes

Quelle position doivent adopter les éducateurs vis-à-vis de l’orientation des jeunes dont ils s’occupent ? La question est délicate au regard des difficultés d’insertion d’une population majoritairement peu formée. Le bon sens veut que ces jeunes soient orientés vers des métiers porteurs. Quitte à étouffer parfois des envies qui paraissent irréalisables. D’où la question : doit-on les interdire de rêver ou les emmener au plus près de leur souhait ?

Lire la suite…