N° 886 | du 29 mai 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 29 mai 2008

Les grands frères du Mali et du Burkina Faso

Jacques Trémintin

Se confronter à la réalité de deux pays parmi les plus pauvres du monde : tel est l’objectif remobilisateur d’un lieu de vie breton qui fonctionne depuis dix ans. Explications

Quand Dominique Richer rentre du Mali, en 1989, après avoir passé plusieurs années à travailler avec les enfants des rues, il n’a qu’une idée : utiliser la réalité d’un pays qu’il connaît bien pour permettre à des jeunes Français en panne de projet de cheminer dans leur propre vie. Il organise un premier séjour avec un adolescent confié par la PJJ. Fort de cette expérience, il monte une structure d’accueil non traditionnelle : Extra Balle [1]. Son association a survécu à son décès, intervenu en 2002. Elle organise sept à huit sessions par an sur deux sites : Bamako au Mali et à Bobo Dioulasso au Burkina Faso.

La préparation en France

L’accueil est d’abord collectif : un groupe de cinq jeunes maximum se retrouve à Ploumagoar, près de Guingamp dans les Côtes-d’Armor, pour un peu plus de six semaines. Les ressources de la Bretagne sont utilisées pour mieux observer et identifier les difficultés de chaque jeune. La première période de cette phase de préparation (environ une vingtaine de jours) est consacrée à des activités ludiques autour du sport et de l’expression. La seconde (quatre semaines) va être l’occasion d’une confrontation au monde du travail. Un réseau d’entreprises et d’artisans a ainsi été tissé qui permet de proposer différents domaines d’activité : boulangerie, mécanique… y compris des écoles offrant une confrontation aux jeunes attirés par un travail auprès de la petite enfance. Pour les plus âgés, il s’agit de commencer à envisager une orientation professionnelle. Les plus jeunes découvrent le monde du travail.

Ces activités permettent de mesurer la motivation du jeune à qui on demande d’être volontaire. Un prérequis est nécessaire quant à sa volonté de progresser et sa capacité de se remettre en cause. La plupart adhère au projet parce qu’il sont attirés par l’Afrique ou simplement parce qu’ils n’ont plus de perspectives (lire l’interview de Jean-René Servant, éducateur dans un service de protection de l’enfance). A ce stade, il est toujours possible d’arrêter : cela peut venir du jeune ou de l’équipe d’Extra Balle. Ainsi, depuis 1998, sur 362 jeunes, seulement 253 sont partis en Afrique. Les autres ont préféré réintégrer l’école et entrer en formation professionnelle tout de suite. D’autres encore n’ont pas voulu poursuivre le projet ou n’ont pas montré qu’ils pouvaient aller à son terme.

Le séjour en Afrique est préparé tout au long de cette première phase. Une soirée par semaine, l’équipe familiarise le groupe au continent qu’ils vont découvrir. Un maximum d’informations leur est apporté pour leur éviter d’être complètement perdus : photos, vidéos, familiarisation avec des objets courants. On leur enseigne quelques mots de bambara, la langue locale, on leur prépare des repas africains… Puis arrive le grand jour : départ en train le matin, arrivée à Roissy en fin d’après-midi, débarquement à Bamako en début de soirée. A compter de cet instant, chaque jeune est confié à un grand frère qui va l’emmener dans sa famille et sa courée. Pendant huit semaines, l’adolescent (e) va vivre sous l’aile protectrice de cet adulte de confiance qui va lui faire découvrir son pays. L’éducateur français présent en permanence sur place ne commencera à lui rendre visite régulièrement qu’après les dix premiers jours (sauf en cas de pépin).

Les cinq premières semaines de cette seconde phase sont consacrées au voyage itinérant : passer dix jours dans un village de brousse, gagner Tombouctou en utilisant tous les moyens de transport locaux (bus, camions, taxis de brousse). C’est ce que l’association appelle l’exploit : aller jusqu’au bout d’un projet quelles que soient les épreuves et les obstacles. La saison des pluies peut parfois compliquer les choses, allongeant les délais de trajet. Mais, séjourner dans un village au bord du Sahel, où il n’y a rien, sinon des conditions de vie épouvantables, n’est pas forcément plus facile. Ce que l’on recherche là, c’est bien l’immersion dans la vie locale, dans tout ce que cela peut avoir de confrontations humaines.

La seconde partie du séjour en Afrique est consacrée à une implication plus sédentaire dans la vie locale. Les jeunes soumis à l’obligation scolaire, souvent décrocheurs en France, sont intégrés à une école sur place. « Les jeunes Français cessent très vite d’affirmer que l’école c’est nul, quand ils sont confrontés à de jeunes Africains dont seulement 10 % ont le privilège de la fréquenter », explique Martine Le Moal, directrice d’Extra Balle. Les plus âgés se consacrent à un stage au sein du tissu économique du pays. Ils y retrouvent des métiers en voie de disparition en France, comme celui de couturière, fabriquant par exemple des tenues africaines.

Pendant tout ce temps, l’association reste en contact avec le travailleur social référent pour préparer le retour en France. Le séjour se termine. Le jeune ne va pas réintégrer sa famille ou l’institution qui a prévu de l’accueillir sans passer par un sas de quatre jours à Ploumagoar, qui est l’occasion de faire le point sur son évolution, sa progression, ses projets d’avenir. Extra Balle est l’une des associations qui a été inspectée tant en Bretagne qu’en Afrique par les rapporteurs des affaires sociales et de la justice. « Même si nous avons dû nous séparer de certains grands frères du fait d’un positionnement religieux très marqué face à des jeunes un peu trop fragiles, nous tenons au travail assuré par ces dix personnalités porteuses et leur environnement familial », conclut Martine Le Moal.


Actions solidaires au Sénégal

Destiné d’abord aux jeunes mettant tout en échec dans leurs propres structures, le dispositif que l’association Montjoie a monté au Sénégal bénéficie maintenant à des adolescents provenant de nombreux départements du centre et du grand-ouest.

Tout a commencé par un éducateur salarié qui, fort de ses expériences passées auprès de jeunes de quartier, propose d’emmener un groupe en Afrique. L’idée séduit l’association Montjoie [2] comme le conseil général d’Indre-et-Loire qui appuie le projet. Nous sommes en 2003, le premier séjour va durer cinq mois. Un couple de professionnels partage son quotidien avec cinq jeunes, aidé pour la cuisine et l’entretien par trois personnes recrutées sur place. Pourtant, très vite, en raison de l’accroissement du nombre de jeunes concernés et de l’augmentation de la durée du séjour, il apparaît nécessaire d’étoffer l’infrastructure.

L’expérience de la première année va progressivement se développer pour devenir un véritable dispositif éducatif. « Nous ne parlons pas de séjour de rupture, explique Bernard Lesbros, directeur de la structure. D’abord parce que si l’on peut parfois s’éloigner temporairement de son environnement, on ne rompt jamais avec son histoire. Ensuite, parce qu’il est réducteur de se limiter à cette dimension de l’éloignement. L’immersion dans une autre culture, la reconstruction et la remobilisation personnelles sont tout aussi importantes. » Ce séjour est ouvert tout au long de l’année pour quinze jeunes, avec entrée et sortie permanentes. La durée minimale de prise en charge est de quatre mois. L’hébergement est volontairement organisé loin de toute région touristique, à Dagana, ville situé à 125 km de Saint-Louis, sur la rive du fleuve Sénégal. Il peut prendre diverses formes, depuis le séjour en famille d’accueil jusqu’aux transferts ou chantiers en petit groupe (pas plus de quatre ou cinq adolescents en même temps), en passant par la solution d’un logement en appartement. En fait, le parcours proposé est très individualisé : les modalités d’accueil peuvent alterner ou rester les mêmes tout au long du séjour. Tout dépend de la problématique du jeune.

Le support de l’humanitaire

L’une des originalités de ce séjour, c’est bien l’investissement dans des actions solidaires. Rénover des salles de classe, installer des sanitaires pour une école, construire des cases pour les instituteurs… Pour autant l’association Montjoie ne se prend pas pour une organisation non gouvernementale (ONG). Sa mission n’est pas de se lancer dans des actions de développement, mais bien d’aider des jeunes confiés par les services sociaux français. « Ce n’est pas notre métier de déterminer ce qui est profitable pour les populations locales. On a choisi de travailler avec des associations implantées au Sénégal et qui ont déjà des programmes d’action, de développement et de soutien aux populations locales. Elles n’ont pas besoin de nous, mais nous leur apportons une aide complémentaire », précise Bernard Lesbros.

Une collaboration a pu ainsi être établie avec l’association CAURIS qui intervient dans le cadre du renforcement des méthodes pédagogiques et de certaines infrastructures scolaires et périscolaires. A compter de la rentrée prochaine, un accord passé avec Caritas International permettra d’élargir la palette des champs d’action proposés aux jeunes aux domaines de la santé, de l’hygiène et de l’environnement. C’est là l’occasion de vivre une relation intense avec la population qu’ils épaulent. C’est souvent l’une des première fois où certains jeunes se sentent utiles et efficaces, eux qui ont cumulé tant d’échecs et de revers. D’autant que pendant le chantier, ils sont hébergés par les habitants du village concerné, ce qui renforce encore les liens.

Un encadrement qualifié

Sensible aux critiques formulées par le rapport conjoint de l’inspection des ministères des Affaires sociales et de la Justice, l’association Montjoie a tout particulièrement veillé à concilier la rigueur professionnelle qu’elle développe dans ses autres structures avec l’innovation, l’aventure, la réactivité qu’on trouve dans les séjours de rupture. C’est une équipe composée de cinq éducateurs spécialisés français, encadrés par un directeur et un chef de service, qui intervient sur place. Une quinzaine de personnels sénégalais ont rejoint l’équipe : huit accompagnateurs qui ont pour mission d’assister les éducateurs dans leur mission et presque autant de personnels de service.

Quel résultat obtient ce dispositif ? Ce que l’on voit très vite, ce sont les effets immédiats et tangibles sur le comportement et la relation à l’autre. La plupart des jeunes qui arrivent sont en panne de projet et manifestent leur mal-être par des passages à l’acte violents. On constate très vite un effet sédatif, car les Sénégalais ne donnent pas prise à l’agressivité latente. On remarque aussi une reprise de confiance de ces jeunes en eux-mêmes. « Quand on relit les rapports les concernant, on a du mal à croire qu’il s’agit des mêmes », constate Bernard Lesbros. Pourtant, il n’y a pas ici plus de visibilité que dans la plupart des établissements classiques sur ce que deviennent les jeunes à plus long terme. L’équipe est en train de travailler sur une grille qui serait adressée aux quarante jeunes ayant séjourné au Sénégal depuis 2003. « Le séjour a des chances de porter ses fruits dès lors qu’il n’est pas une parenthèse dans la vie du jeune, mais un tremplin », conclut Bernard Lesbros qui insiste sur la nécessité d’une coopération étroite avec les services de l’ASE.


Du nomadisme à la resocialisation

En Bretagne, le lieu de vie Ribinad propose à des jeunes désocialisés de marcher, notamment sur les chemins de Saint-Jacques. Grâce à la randonnée et aux rencontres, les jeunes peuvent plus facilement se stabiliser et s’intégrer.

Ribinad signifie en breton « passage étroit », « brèche » ou « bout de chemin ». L’association portant ce nom anime une structure d’accueil non traditionnelle qui accompagne ponctuellement des jeunes de quatorze à vingt-et-un ans, en grande difficulté sociale ou familiale, en situation d’exclusion ou de transgression, avec pour ambition de leur proposer l’itinéraire leur ouvrant la voie de l’intégration [3]. Elle a commencé à fonctionner en 1987, en tant que lieu de vie familial. Les prises en charge assurées l’ont très vite confrontée à des cohabitations compliquées. Il y avait ceux qui avaient été agressés sexuellement et qui se trouvaient face à d’autres, en position d’auteurs.

Mais aussi, ceux qui, souffrant de trop grandes carences, ne supportaient pas la vie en groupe. D’où l’ouverture de maisons-relais accueillant d’une façon plus individualisée. De cette nécessité à proposer un projet au cas par cas, loin du groupe, est née l’idée d’un séjour à l’étranger. Les premières expériences sont menées entre 1993 et 1996 dans les îles Canaries : vingt-sept jeunes vont y vivre au contact d’une population à la fois très contenante et tolérante. L’occasion de développer une image d’eux-mêmes bien différente de celle qui leur avait été renvoyée jusque-là. Estime de soi revalorisée, reprise d’une confiance en ses capacités, retissage de liens de socialisation… tels furent les résultats constatés.

Les effets de déstigmatisation jouant un rôle majeur dans l’évolution des jeunes confiés, l’association décide alors d’approfondir et de développer le support pédagogique adopté. Si son siège de Telgruc-sur-Mer, dans le Finistère comporte bien un appartement permettant un hébergement temporaire, toute son activité est orientée vers l’accompagnement à l’étranger. Le séjour proposé se déroule en trois phases. La première période est marquée par le nomadisme. Le (la) jeune part seul (e) avec un (e) accompagnateur (trice) sur le chemin de Compostelle, sur une période pouvant aller de quelques semaines à deux ou trois mois. S’il n’est pas question ici d’un pèlerinage, toutes les dimensions du rite de passage sont réunies : la rencontre et l’échange avec les autres marcheurs qui ne manquent pas d’encourager et de soutenir le jeune dans ses efforts, les haltes dans les gîtes, hôtels, auberges, la tenue de la Credencial, cette accréditation à faire tamponner à chaque étape… Si l’association met à disposition un véhicule, il n’est pas rare que l’ado fasse le choix de cheminer à pied, aux côtés de ses compagnons de route.

C’est un moment privilégié pour se retrouver et faire un peu le point, avec l’aide de son accompagnateur. Cette phase correspond à une pause, à un apaisement et à une réflexion commune. « Les jeunes nous disent souvent que cela leur permet de se vider la tête », explique Gilles Amerand, directeur de l’association.

Vers la resédentarisation

La seconde étape du séjour se déroule aux abords de petits villages d’Andalousie : soit près de la mer dans la région de Cadiz, soit à la montagne dans la région de Ronda. Le (la) jeune, toujours avec son accompagnateur (trice), entre pour environ quatre mois dans un séjour qui cette fois sera sédentaire. L’ouverture à un monde socioculturel étranger, déjà entamé lors de la phase de nomadisme, s’approfondit, favorisant l’émergence d’un certain savoir-vivre en société. Il s’agit, grâce à l’intégration à un tissu local, de poursuivre le travail de réappropriation des modèles sociaux et de resocialisation engagé précédemment. « Nous fuyons la bétonisation et recherchons ce qu’il peut y avoir encore d’authentique dans certains villages. Cela nous permet de laisser par exemple un jeune seul en semi-autonomie sur la journée, la population environnante étant de celles qui jouent un rôle protecteur et normalisateur », rapporte Gilles Amerand.

Le jeune va être invité à réfléchir à son projet de vie, à s’orienter vers un choix d’insertion professionnelle, qui sera mis en œuvre à la sortie du séjour. C’est l’occasion d’une remise à niveau scolaire, avec des cours du CNED et d’une découverte du monde professionnel, avec des stages en entreprise. Le sport est aussi utilisé comme mode d’intégration des règles de vie. La troisième phase a été l’occasion pour Ribinad d’aller encore un peu plus loin.

Penser à l’après

Il y a quelques années, des éducateurs référents ont fait remarquer à l’association que les jeunes qui les quittaient étaient confrontés au risque de délitement des progrès accomplis et ce, par manque de continuité du travail engagé. Depuis, s’est créé, près de Pau, un service de suite, structure d’accueil qui permet justement d’assurer ce prolongement quant à l’insertion professionnelle du jeune, si tel est son projet et son souhait. Outre cette possibilité d’accueil postérieur au séjour de rupture, l’originalité de cette association est quand même la prise en charge individualisée du mineur par un « précepteur-accompagnateur socio-éducatif ».

Même si des adultes se relaient auprès du jeune, le choix d’une relation très individualisée constitue la réponse choisie par l’association, pour faire face à des troubles de la personnalité qui ont mis en échec toutes les solutions familiales ou institutionnelles antérieures. L’association Ribinad, habilitée pour vingt-trois jeunes confiés par l’aide sociale à l’enfance, emploie trente-trois accompagnateurs dont deux sont dédiés à la logistique.


[1Association Extra Balle - Nervet-Hir - 22970 Ploumagoar. Tél. 02 96 11 00 08 - mail : extraballe@wanadoo.fr

[2Dispositif éducatif Montjoie au Sénégal (remplacé, fin 2009, par l’Association de promotion et gestion des séjours éducatifs) : 9 rue du Port - 72000 Le Mans. Tél. 02 53 04 86 39 ou 06 19 57 36 90. mail : senegal@montjoie.asso.fr

[3Ribinad - 1 rue de l’église - 29560 Telgruc-sur-Mer. Tél. 02 98 27 78 52 - mail : secretariat@ribinad.com


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