N° 941 | du 17 septembre 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 septembre 2009

Les espaces de rencontre parents-enfants

Mariette Kammerer

Thème : Parentalité

En vingt ans, quelque cent trente espaces de rencontre parents-enfants ont vu le jour [1]. Ils ne sont reconnus juridiquement que depuis la loi du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance. Ces lieux neutres ont pour but le maintien de la relation ou la reprise de contact entre un enfant et son parent dont il a été éloigné, le plus souvent suite à une séparation conflictuelle.

Rattachés à des services publics ou des associations, ces lieux sont animés par des travailleurs sociaux et ont vocation à permettre un jour une rencontre sans intermédiaire. Une expérience souvent bénéfique pour la construction psychologique de l’enfant, mais une contrainte très mal vécue par les parents.

La Maison des familles et des cultures, structure de soutien à la parentalité, a mis en place un espace-rencontre depuis un an. Accompagner la relation, gérer les tensions et le malaise des parents : une mission délicate pour les travailleurs sociaux qui animent le lieu.

Une petite fille d’environ cinq ans arrive à l’espace-rencontre parents-enfants, accrochée à son père, l’air triste et apeurée. « Cela fait plusieurs fois que cette enfant vient, mais sa mère, souffrant d’addiction à l’alcool, n’est pas au rendez-vous », confie Josiane Haddad, psychologue et responsable du lieu. Depuis bientôt un an, cette structure de soutien à la parentalité, située dans le XIe arrondissement parisien [2], sert d’espace-rencontre le samedi pour des parents qui, sur prescription du juge des affaires familiales, viennent y rencontrer leur enfant (lire l’interview de Marie-Line Bod, directrice de l’APCE). « En général ce sont des parents dont les relations sont trop conflictuelles et violentes pour qu’ils puissent s’entendre sur des visites régulières chez le père, explique la responsable. Il y a aussi des cas de personnes marginales, fragiles sur le plan psychologique, ou qui ont perdu leur statut social et n’ont pas de logement où recevoir leur enfant. » Il arrive aussi qu’un parent ne soit pas autorisé à recevoir l’enfant seul chez lui car on estime qu’il y a un danger : si le parent est toxicomane, ou s’il y a présomption de maltraitance ou d’attouchement.

Accompagner la relation

Dans une pièce, un papa joue avec ses deux garçons d’environ sept et neuf ans : super-héros, dinosaures, le père est arrivé avec plein de jouets. Sur la table, pains au chocolat, chouquettes, jus de fruits. Les deux garçons, agités, parlent fort et ont l’air très excités par la présence de leur père. Ce dernier, arborant de larges tatouages, prend son rôle très au sérieux et manifeste beaucoup d’affection pour ses enfants. « Ce père a un suivi psychiatrique et un traitement de sevrage à la méthadone, il est assez nerveux et émotif et les enfants le ressentent, mais ils s’en sortent assez bien », constate Josiane Haddad, dont la mission, très délicate, est de garder un œil sur ce qui se dit et se passe, sans entrer dans l’intimité des gens. « On doit faire attention que le parent ne dise pas des choses qui discréditent l’autre parent ou qui peuvent nuire à l’enfant. On ne fait pas seulement de l’accueil, on doit être très vigilant », insiste la psychologue. Pour l’instant la structure n’a pas de poste spécifique dédié à l’espace-rencontre. Deux professionnels – un psychologue et un travailleur social – se relaient pour assurer les permanences, avec les très jeunes enfants le matin et les plus grands l’après-midi, les rencontres durent environ deux heures : « Nous refusons de confier cette activité à des bénévoles comme cela se fait ailleurs, car les situations sont lourdes et conflictuelles et il faut être bien aguerri pour y faire face ».

Sécuriser les enfants

Dans un bureau, une fillette d’une dizaine d’années, très sage et intimidée, vient pour la première fois rencontrer son père qu’elle n’a pas vu depuis deux ans. Il y a un travail de préparation en amont de la première visite. Josiane Haddad rencontre chacun des parents, leur explique le fonctionnement et demande que l’enfant puisse voir le lieu et les animateurs avant le premier rendez-vous. « Il arrive que l’enfant soit très angoissé à l’idée de revoir son parent, en général son père. Dans ce cas on lui propose de parler d’abord avec le psychologue de l’espace-rencontre, pour le préparer, le sécuriser, lui expliquer les choses. » De son côté, le parent ne sait pas toujours comment s’y prendre pour renouer une relation, quoi dire à cet enfant, comment lui témoigner son affection, et l’équipe est là, au besoin, pour l’aider à formuler les choses. « Quand l’absence du parent a été longue et que l’enfant est en âge de comprendre, on peut intervenir pour les aider à reconstituer un peu le passé : expliquer pourquoi il y a eu rupture dans la relation, pourquoi le père n’a pas pu s’en occuper, etc. »

Activité collective

Josiane Haddad appelle enfants et parents à se rassembler autour de la table pour commencer l’atelier pâtisserie. « Quand je sens que des enfants commencent à être nerveux, comme ces deux garçons, je propose une activité collective, ça permet d’apaiser les tensions, de casser le huis clos parent/enfant qui est parfois pesant après une longue séparation. » Chacun reçoit une petite boule de pâte sablée préparée à l’avance par l’équipe animatrice, et la modèle pour en faire des petites figurines, décorées avec du colorant alimentaire. Les enfants sont à l’aise et rient entre eux. « Les parents qui le souhaitent peuvent préparer un repas entier et le prendre ici avec leur enfant, explique la responsable. L’atelier cuisine facilite la parole et le temps passe plus vite. »

Autour de la table, l’ambiance est conviviale, parents et enfants sont très concentrés sur la confection des sablés. Sauf un père d’origine africaine qui s’entretient avec l’ethnopsychologue, lui expliquant les conflits qu’il a avec son ex-femme, notamment au sujet d’un séjour de leur fille en Afrique, qui angoisse beaucoup sa mère. Au bout d’un moment Josiane Haddad lui signifie qu’il devrait plutôt s’occuper de sa fille assise à côté de lui : « C’est un papa qui ne voulait pas venir à l’espace-rencontre, il trouvait cela dégradant par rapport à son niveau social, il a finalement accepté de venir dans l’intérêt de sa fille, et ça a l’air très bénéfique pour elle. » La fréquence des rencontres est fixée par le juge de un à deux samedis par mois. Les professionnels de l’espace-rencontre apprécient l’évolution de la relation, le bénéfice pour l’enfant et adressent des comptes rendus au juge. Quand ils estiment que la relation peut se poursuivre sans intermédiaire, ils en font part au juge, qui décide. Mais cela prend souvent plusieurs mois.

Gérer les tensions

Ce jour-là, à son arrivée, un père s’est emporté et a réagi de manière agressive devant ses enfants quand il a appris que leur mère refusait de remporter les jouets qu’il apporte chaque semaine pour eux. Il est convié dans le bureau de la responsable pour éviter que cet incident ne se reproduise : « Je lui ai dit qu’il valait mieux ne pas faire cela devant les enfants, mais s’en expliquer entre adultes, pour ne pas gâcher ce moment de retrouvailles avec leur père, et il m’a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi il devait venir ici, que c’était très douloureux pour lui. » La responsable constate que les parents vivent très mal ces visites imposées. « Il en résulte beaucoup d’agressivité et de tensions, très perturbantes pour l’enfant qui se retrouve l’enjeu du conflit. » Les mères sont très anxieuses et amènent l’enfant à contrecœur, et les pères vivent comme une injustice le fait de voir leur enfant sous surveillance. « Dans notre activité de soutien à la parentalité nous avons l’habitude de travailler avec l’adhésion des gens, alors qu’ici ils viennent contraints et forcés, c’est pour cela que nous étions réticents à mettre en place cet espace-rencontre le samedi », ajoute la responsable. Certains pères voudraient que les grands-parents puissent venir aussi, mais la responsable craint d’avoir à gérer des conflits supplémentaires et demande que ce droit de visite des grands-parents soit prescrit par le juge.

Malaise des pères

Un père explique qu’il a déposé cinq plaintes pour non-présentation d’enfant, car la mère refusait de lui amener sa fille pour le week-end : « Finalement, ici c’est la moins pire des solutions pour voir ma fille, au moins je suis sûre qu’il n’y aura pas de suspicion, que sa mère ne va pas appeler la police et raconter n’importe quoi, confie-il, mais je ne vois pas d’issue au problème. » Un autre père raconte le parcours du combattant pour avoir le droit de voir sa fille ici après une procédure qui a duré un an et demi : « Ce lieu c’est bien, mais j’espère que deux ou trois rendez-vous suffiront et que je pourrai bientôt voir ma fille chez moi », explique-t-il. « Ils disent tous ça mais en général ils ne sont pas ici par hasard, tempère Josiane Haddad, les torts sont souvent partagés. Ceci dit, certaines mères sont très manipulatrices et nous devons veiller qu’elles n’instrumentalisent pas ce lieu pour maintenir le père à l’écart. »

Les sablés sont cuits, les enfants les admirent, les goûtent, puis Josiane leur demande de dire au revoir à leur père. Les mamans arrivent dans un quart d’heure et il n’est pas question qu’ils se croisent. Un papa vient ramener ses deux enfants, le juge l’autorise à prendre ses enfants chez lui pour la journée. L’arrivée et le départ sont toujours des moments difficiles. La maman d’Elsa vient la chercher. Cette petite fille d’une dizaine d’années, posée, sûre d’elle, qui avait l’air tout à fait contente de voir son père et lui faisait de grandes embrassades un quart d’heure avant, raconte à sa mère tout ce que son père a dit au psychologue, en le discréditant. Une autre mère vient chercher ses deux enfants qui ont passé la journée avec leur père à l’extérieur : « Damien a eu une fessée et il a pleuré deux fois », rapporte l’aîné. « Ces enfants sont pris dans un conflit de loyauté et ne peuvent pas dire que ça s’est bien passé avec l’autre parent, même si c’est vrai, note la responsable, mais l’essentiel est qu’ils puissent construire une relation avec leurs deux parents. »


[1Ces lieux s’inscrivent dans le droit d’accès de l’enfant à ses deux parents, affirmé en 1990 dans la convention internationale des droits de l’enfant

[2OPEJ - Maison des familles et des cultures - 46 Bd Voltaire - 75011 Paris. Tél. 01 43 57 11 01


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