N° 1033 | du 6 octobre 2011

Critiques de livres

Le 6 octobre 2011 | Jacques Trémintin

Les enfants de la République

Ivan Jablonka


éd. du Seuil, 2010, (357 p. ; 22 €) | Commander ce livre

Thème : Délinquance

Comprendre le regard stigmatisant porté aujourd’hui sur des jeunes de cité transformés en ennemis intérieurs et affublés de tous les méfaits nécessite de jeter un regard rétrospectif, sur la façon dont l’enfance abandonnée et délinquante est devenue une affaire d’État.

C’est ce que nous propose Ivan Jablonka en remontant à la Révolution, période à partir de laquelle ces enfants n’ont plus été perçus comme un danger, mais comme en danger et ont été pris en charge, à ce titre, par la nation. Leur situation est alors catastrophique : les hôpitaux qui les recueillaient sont en faillite, les familles qui les accueillaient ne sont plus payées, la mortalité infantile qui les frappe emporte jusqu’à 92 % d’entre eux. Les révolutionnaires proclament haut et fort que tout enfant en détresse doit être éclairé, aidé moralement, voire matériellement. Bien que restées pour l’essentiel lettre morte, ces intentions guideront les réformes ultérieures. Au civil, tout d’abord : l’orientation qui est prise consiste à n’utiliser les hospices qu’en tant que lieu transitoire et de confier les enfants à des nourrices jusqu’à leurs six ans, puis à des agriculteurs ou des artisans jusqu’à leurs douze ans. Ils sont remis ensuite au ministère de la Marine pour en faire des militaires, sorte de retour sur investissement pour un État qui a dépensé pour leur éducation. Mais les enfants trouvés resteront encore longtemps exposés aux maladies, aux vexations et aux violences de ceux qui les recueillent.

Ce n’est que progressivement que les départements se doteront d’un corps d’inspecteurs à l’enfance chargés de contrôler et surveiller les pupilles. Leur rôle sera généralisé par la loi du 5 mai 1869, le modèle parisien de l’Assistance publique étant étendu à l’ensemble du pays sur décision d’une loi votée en 1889. La prise en compte spécifique des mineurs, au pénal, passera par l’introduction du principe de minorité, dès 1791, concomitamment avec le souci de les enfermer séparément des majeurs. Mais la création de la prison pour enfants de la Petite Roquette ne s’avérera pas moins catastrophique que celles des colonies pénitentiaires agricoles. Le mouvement de réforme entamée avant-guerre, se prolongera sous Vichy et aboutira à l’ordonnance du 2 février 1945. Que l’on s’adresse aux enfants trouvés ou à ceux du crime, il s’agit toujours de remédier à leur supposée infériorité, en distinguant entre les légitimes et les naturels, entre les probes et les malhonnêtes, entre les Français et les allogènes. Face au fléau et à l’indignité, au chaos et à la menace de guerre civile dont ils seraient le symptôme, la procédure est constamment la même : d’abord identifier et confiner le mal, puis refondre, purger, civiliser pour ensuite tenter de réintégrer.


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