N° 864 | du 6 décembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 décembre 2007

Les éducateurs de rue ont-ils encore le temps d’écouter les jeunes ?

Bruno Crozat

Thème : Prévention spécialisée

Formés à la rencontre sur le terrain, les éducateurs de rue tissent une relation avec les jeunes pour leur apporter des repères sociaux d’intégration. À eux de jongler entre l’observation et l’écoute qui fondent leur action et les projets qui vont permettre aux jeunes de s’intégrer dans la société

Géraldine Pontain et Farid Berais travaillent comme éducateurs de rue sur Tassin-la-Demi-Lune et Francheville, dans le Rhône. Une configuration urbaine où les quartiers en difficulté sont disséminés dans la ville au sein de ces deux communes. Ils alternent entre présence auprès des jeunes sur leur lieu de vie et permanences dans un local situé en dehors de ces quartiers. « À Tassin, la demande est différente de celle des communes de l’est lyonnais où je travaillais avant. L’urgence était très forte et le stress également. Ici, nous avons le temps de faire un travail de fond, d’écouter les jeunes, de prendre la température du quartier », explique Farid. La question de l’écoute des jeunes n’est pas une thématique souvent abordée par les éducateurs de rue. Mais en les interrogeant, elle s’impose très vite comme une pratique fondamentale de leur action. Géraldine et Farid partent le plus souvent à deux. Une manière de montrer qu’ils ne travaillent pas pour leur compte, mais agissent au nom d’une institution de prévention. « À deux, nous pouvons échanger ensemble, croiser ce que les jeunes nous disent. Nous sommes parfois présents au même moment et nous n’interprétons pas les événements et les paroles de la même façon », insiste Géraldine.

Récemment, des rumeurs de « tournante » perçaient dans le quartier. La jeune fille concernée se posait à la fois en victime et en acteur de cet événement. « C’est une situation qui n’a rien d’évident, se soucie Géraldine. C’est alors qu’il faut garder les oreilles grandes ouvertes et être attentif aux moindres informations, à l’inquiétude des jeunes. Nous marchons sur des œufs ! En écoutant cette jeune fille, je peux me dire : non, elle ne subit pas. Elle aurait presque organisé la tournante. Elle le dit à demi mot « t’inquiètes, je maîtrise ». Mais moi j’entends aussi une souffrance dans son rapport au quartier qui la stigmatise, dans sa relation à l’homme et à son corps. » Dans le quartier, elle est affublée d’un surnom, les garçons en parlent avec distance, la traite de « pute ». Les éducateurs se font interpeller par les jeunes : « Qu’est-ce qu’elle t’a raconté ? » Ils s’inquiètent lorsqu’ils apprennent qu’elle était mineure alors qu’ils l’a croyaient majeure. « Tous ces détails nous mettent aussi la puce à l’oreille », complète Farid. Ce travail d’écoute des tensions, des apathies, des provocations, des silences qui traversent le quartier, permet de contextualiser des relations plus individuelles avec les jeunes. Il exige une grande diplomatie, car au travers des paroles échangées, les jeunes testent leur solidité, leur cohérence, leur fiabilité. C’est une écoute au long cours dont l’enjeu est fondamental pour les jeunes et se résume à cette question : vais-je pouvoir mettre ma confiance en cet adulte ? (lire le témoignage de Richard Durastante, thérapeute familial dans un point accueil écoute jeunes)

Au local des « éducs »

Une fois nouée, la confiance permet de créer une relation sur laquelle peut s’appuyer un projet. Depuis quatre ans, les AJD (Amis jeudi dimanche) ont ouvert un local dans le Xe arrondissement de Lyon. Pour s’y rendre, il faut sortir du quartier. Ce n’est pas anodin. C’est une respiration pour les jeunes. Martine et Gilles les reçoivent avec ou sans rendez-vous. Cette disponibilité reste relativement atypique. « Ce n’est jamais facile pour eux de venir, analyse Martine, mais s’ils le font c’est qu’ils en ont besoin, sinon ils ne viendraient pas. » Souvent le prétexte est futile. Ils souhaitent parler de tout et de rien, de donner leur point de vue sur des faits d’actualité. Ils veulent taper un CV, toujours dans l’urgence. « Pour nous c’est important. En retraçant leur parcours scolaire, ils doivent faire appel à leur mémoire, complète Gilles. Nous pouvons aussi les aider car nous les suivons depuis longtemps. C’est l’occasion de mettre en évidence les ruptures dans leur parcours, d’en parler ensemble, de les écouter décrire la vie dans leur collège ou dans leur formation. » Les trajets en voiture sont des moments privilégiés. Installés côte à côte, éducateur et jeune ne croisent par leurs regards. La parole se libère plus facilement. L’intimité qu’offre l’habitacle du véhicule est propice au dialogue. Mais pour obtenir cette confiance, deux à trois ans sont nécessaires pour qu’une équipe commence à être acceptée.

À Lyon, les écoles d’éducateurs intègrent toutes dans leur formation le thème de la communication. Ces modules laissent un souvenir plus ou moins impérissables dans l’esprit des éducateurs. « J’ai souvenance les jeux de rôle en entretien, basés sur l’écoute individuelle de la souffrance et des histoires de vie. Je me rappelle de quelques techniques : la place et la posture que l’on prend dans un entretien, la manière dont on aménage le local, le fait d’être en face ou à côté », se remémore Géraldine. Dans le cadre de sa formation, elle a également fait partie d’un groupe d’étude du tissu social. Les étudiants étaient envoyés sur une commune et devaient enquêter pour relever les atouts et les dysfonctionnements. Pour Farid, « la formation en général est très riche. Il y a beaucoup d’éléments à intégrer qui nous incitent à rester dans l’action : on nous apprend à proposer, avoir des projets, répondre à une demande le logement, de loisir, avoir une logique d’efficacité. La notion d’écoute est traitée de façon à ne pas passer tout de suite à l’action, accepter peut-être un sentiment d’inutilité. »


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