N° 750 | du 21 avril 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 avril 2005

Les dispositifs ambitieux du collège Pierre Sémard

Katia Rouff

Thème : École

Dans cet établissement scolaire de Bobigny (Seine-Saint-Denis), on a placé la barre haute dans la lutte contre la déscolarisation. Des créations artistiques collectives valorisent les jeunes, les enseignants débattent des problèmes rencontrés avec les élèves dans un espace animé par un psychanalyste et des parcours individualisés sont proposés aux jeunes qui risquent l’exclusion

Situé dans la bande pavillonnaire de Bobigny (Seine-Saint-Denis), classé en Zep, le collège Pierre Sémard, accueille 540 élèves habitant les cités Paul-Eluard, Paul-Vaillant Couturier et la zone pavillonnaire [1]. Soixante-dix adultes les encadrent dont quarante-sept professeurs. « Ces élèves rencontrent bien plus de difficultés qu’il y a quelques années, souligne Joseph Rossetto, le principal du collège. « Ils ont de moins en moins de repères et de limites, de plus en plus de difficultés scolaires, langagières et culturelles et de problèmes personnels lourds. Pourtant ils possèdent des potentiels pour réaliser mille choses, des talents et des qualités singulières ». Potentiels que le collège valorise.

Retrouver le souci de l’autre

Les difficultés dans lesquelles se débattent certains élèves provoquent des tensions et de la violence au sein des classes et du collège. « Miroirs du monde d’aujourd’hui, les jeunes sont dans la négation de l’autre, dans l’individualisme », regrette le principal. Aussi, dans les projets pédagogiques du collège, développe-t-il un travail sur « le souci de l’autre » et la valorisation des élèves en difficulté : créations artistiques collectives, réalisation d’œuvres de fiction mêlant écriture, poésie, danse, théâtre et… voyage, sous la houlette de professionnels extérieurs de haut niveau.

Chaque projet de classe est conçu comme une aventure. Sur vingt-trois classes du collège, neuf travaillent par exemple sur la réalisation d’une fiction. Après un premier travail d’écriture, mis en corps par la pratique de la danse, du théâtre et du cirque (traduction du langage verbal en langage du corps), la classe part en voyage sur le lieu où se déroule l’histoire imaginée (Venise, Athènes…), prend des photos de la ville, la filme… Tout ce matériel est mis en forme et donne lieu à un spectacle joué en fin d’année scolaire par deux cents élèves. « On nous demande souvent si ce travail de valorisation des élèves en difficulté ne ralentit pas les autres, plus doués, évoque le principal. Ce n’est pas le cas, chaque élève trouve sa place dans cette réussite. Les meilleurs produisent beaucoup, s’épanouissent totalement lors de ces créations, ceux en difficulté ont envie de se dépasser. Chacun avec sa singularité et ses dons particuliers est utile à l’autre ».

Parallèlement à ces projets, le collège propose des ateliers de création en dehors des cours (théâtre, cinéma, musique, percussions, cirque…) aux jeunes les plus en difficulté pour multiplier leurs chances d’expression et de mieux-être. D’autres pistes ont été explorées pour favoriser la réussite des élèves : enseignants formés à l’écoute de leurs problèmes, possibilité de travailler individuellement une fois par semaine avec un coach, concentration, relaxation et réflexion sur les objectifs personnels et scolaires, présence hebdomadaire d’une psychologue… « L’école n’est pas un lieu thérapeutique, mais les jeunes y apprennent un savoir qui leur permet d’aller mieux. C’est un lieu de vie, on ne peut pas vivre sans le souci de l’autre, la solidarité, le lien », estime Joseph Rossetto. Une école pour les enfants de Seine-Saint-Denis.

Au collège, un enfant sur dix est victime de maltraitance lourde, d’autres se trouvent dans une situation personnelle et familiale difficile. Face à ces difficultés, les enseignants se sentaient désemparés. Aussi, un « conseil des enseignants » a-t-il été mis en place au sein du collège. Chaque mois, durant deux heures, le psychanalyste Philippe Lacadée l’anime (lire son interview) pour des enseignants volontaires et des personnes extérieures au collège. Les participants expriment les sentiments d’impasse ressentis et les solutions adoptées. Philippe Lacadée se saisit de leur parole et apporte des choses qui les aide à mieux travailler avec les enfants.

Aux élèves qui ont des comportements inadaptés en classe, les enseignants proposent un parcours éducatif de trois jours. Plutôt que d’être exclu, l’élève est « sorti » de la classe et accompagné individuellement par des professeurs. Les parents sont invités à discuter de la situation de leur enfant et celui-ci signe un contrat dans lequel il exprime ses objectifs pour le parcours éducatif. Durant trois jours, il travaille et dialogue de manière intensive et individuelle avec les enseignants avant de réintégrer la classe avec un professeur référent. « Les élèves savent que le parcours éducatif est dur. Ils travaillent intensivement cinq à six heures par jour. En général ils s’investissent et n’ont pas envie d’en effectuer un second », assure le principal. Grâce à ce travail de remédiation scolaire, les élèves constatent que la réussite est à leur portée. Chaque année une soixantaine d’élèves bénéficient de ce temps « d’exclusion inclusive ». Il leur permet d’aller mieux, de revenir en classe apaisés.

Une alternative au conseil de discipline

En Seine-Saint-Denis, 1200 élèves ont été exclus en 2001-2002, dont trente-six dans un établissement voisin de Pierre Sémard qui accueille 400 élèves. En une année, un établissement de Bobigny a procédé à 450 exclusions temporaires. Au conseil de discipline, lorsqu’ils sont sur le point d’être exclus, ces élèves demandent habituellement un sursis : « Laissez-moi une autre chance ».

Aussi, les quatre collèges de Bobigny se sont-ils associés pour proposer une alternative à l’exclusion aux élèves des classes de 4ème et de 3ème et ont créé le dispositif L’école d’une autre chance. Il s’agit d’un parcours éducatif réalisé en dehors de la classe. Il dure au minimum six semaines mais l’élève peut en bénéficier toute une année en fonction de son projet et de ses besoins. Les équipes pédagogiques repèrent les élèves concernés, discutent de leur situation au sein du conseil de prévention — professeurs, conseiller d’orientation, assistante sociale, principal adjoint et conseiller principal d’éducation – et soumettent le projet aux parents, qui seront régulièrement invités à faire le point sur son déroulement.

La plupart des élèves concernés par le dispositif L’école d’une autre chance, vivent eux-mêmes des violences dans leur famille. Ils subissent ou ont subi des blessures importantes et font de cette violence l’essentiel de leur identité. Comme cette adolescente dont le père est paralysé, la mère alcoolique et le frère détenu. « Elle est très intelligente mais prise dans une impasse qu’elle ne peut maîtriser, analyse Joseph Rossetto. Nous considérons la violence qui nous est montrée comme quelque chose qui a un sens et accompagnons les élèves pour sortir de l’impasse dans laquelle ils se trouvent ».

Dans ce dispositif, les professeurs, un coach, un médecin, un écrivain travaillent avec les jeunes. Chaque jour, les élèves changent d’endroit, se rendent dans d’autres collèges pour travailler des matières différentes. « Nous les prenons là où ils en sont en français, maths, sciences, anglais et les plaçons dans une situation de réussite », poursuit le principal. Un travail découpé en trois axes : rapport à soi, langage et corps ; rapport à la famille, au travail, à l’institution ; travail sur le projet personnel. L’emploi du temps associe à l’étude des temps de réflexion avec des intervenants extérieurs au collège et des temps de travail sur soi plus formalisés. « Nous souhaitons que les élèves rencontrent des interlocuteurs différents durant ces six semaines qui leur donneront de nouveaux repères. Ces enfants ont besoin d’une très grande reconnaissance. En échec tant scolaire que familial, ils doivent reprendre confiance en eux et fréquenter des personnes fermes et chaleureuses », explique Joseph Rossetto.

Lors de la dernière semaine, l’élève réalise un stage en entreprise dans un secteur qui lui plaît découvrant ainsi la vie professionnelle et ses contraintes (ponctualité, correction…). L’association de prévention Vie et Cité – qui intervient dans cinq quartiers de Bobigny et connaît une partie des jeunes qui bénéficient du dispositif — propose aux élèves un travail sur l’estime de soi, l’Association des juristes berbères de France les informe du fonctionnement du système judiciaire, de leurs droits et devoirs. Les jeunes ont également la possibilité de consulter un médecin, un psychologue et un psychiatre de l’hôpital Avicenne. Le dispositif de L’école d’une autre chance s’appuie sur le partenariat de la politique de la Ville, des associations locales et de l’Éducation nationale. Le contrat de ville de Bobigny lui octroie une subvention annuelle de 3000 €.

L’Education nationale met à disposition vingt-huit heures d’enseignement par semaine dispensées par des professeurs des quatre collèges. Au bout de six semaines, le conseil de classe fait un point et décide si l’élève peut réintégrer la classe, doit poursuivre le parcours ou quitter l’établissement. L’exclusion est extrêmement rare. Chaque année une vingtaine d’élèves bénéficient de ce dispositif qui permet une remise en route et une évolution personnelle.


[1Collège Pierre Sémard - 85, rue Pierre Sémard - 93000 Bobigny. Tél. 01 48 30 23 92


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