N° 618 | du 18 avril 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 avril 2002

« Les différentes classes d’âge gagnent à des échanges transgénérationnels non limités à la cellule familiale »

Propos recueillis par Guy Benloulou

Le point de vue de Bernard Penot, psychiatre est directeur d’hôpital de jour pour adolescents et membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris

Depuis quelque temps, de nombreuses associations de personnes âgées s’occupent d’enfants ou d’adolescents, et recréent du lien intergénérationnel… Quel regard portez-vous sur ce type d’initiatives ?

Les démarches d’associations de personnes âgées vers les enfants et adolescents ne sauraient bien sûr pallier toutes les carences de structures observables dans notre société telles que l’inadaptation du milieu scolaire aux besoins des jeunes, l’isolement des parents en difficulté, l’exclusion des inactifs, etc. Il me semble cependant que ce sont des initiatives qui vont dans le sens de proposer une convivialité accrue, et que celle-ci est tout de même en mesure de rendre possible un certain nombre de suppléances.

Au plan de la vie affective tout d’abord, en permettant l’établissement de liens au travers de générations différentes, et souvent, du même coup, d’horizons culturels différents. Vu du côté des jeunes, cela peut avoir l’intérêt de permettre un certain apport éducatif et pédagogique ; toutes sortes de transmissions de savoir et d’expérience peuvent par là trouver quelques chances de s’effectuer qui n’auront pas eu lieu dans le milieu familial d’origine.

Mais en revanche, les jeunes ont aussi bien évidemment des choses à faire comprendre aux anciens ; ils peuvent non seulement combler un certain isolement affectif, mais aussi les instruire en leur ouvrant des horizons, en les aidant à dépasser un vécu assez répandu d’amertume et d’incompréhension douloureuse à caractère plus ou moins persécutoire. Il s’agit en somme de s’enrichir mutuellement en termes de mentalité. Pour ne prendre qu’un exemple, est-ce une fatalité que les jeunes doivent ne faire de la musique qu’entre eux ?

Ces démarches peuvent-elles pallier les vrais manques sociétaux, autrement dit poser un regard nouveau sur les personnes âgées ?

Avoir à diriger depuis de nombreuses années à Paris un centre de jour pour adolescents, malades psychiquement mais non déficitaires intellectuellement, m’a fortement sensibilisé à l’importance du lien transgénérationnel. Avec mon équipe thérapeutique et pédagogique, nous avons vite compris la nécessité de consacrer une bonne part de notre temps à travailler avec l’adolescent et sa famille : les parents bien sûr, mais aussi d’autres participants possibles de la scène familiale et notamment la génération des grands-parents.

Beaucoup de ces familles en difficulté sont réduites à fonctionner de façon « nucléaire », c’est-à-dire dans la limite du noyau formé par les seuls frères et sœurs et les parents – et même souvent un seul parent. S’ajoute souvent le fait que l’élément parental ou grand-parental a adopté une attitude démissionnaire, laissant le jeune passer presque tout son temps avec sa seule bande de copains. Une telle réduction des échanges quotidiens avec la même tranche d’âge réalise bel et bien un facteur de « ghettoïsation », avec comme conséquence de rétrécir la mentalité et les modes d’expression et de communication au petit groupe uniformisé d’âge identique.

Mais cela est aussi vrai bien sûr pour toutes les tranches d’âge : cela concerne les bandes de jeunes des cités aussi bien que les concentrations de personnes âgées dans des lieux de séjour. Mais pour ne parler que de la tendance au rétrécissement de l’expérience de vie par classe d’âge, c’est un phénomène qui constitue un véritable paradoxe au regard du fait que la longévité accrue fait qu’un nombre croissant de personnes du troisième âge se trouvent en excellente forme et rendues largement disponibles socialement au-delà de leur retraite ; cela devrait fournir au contraire toutes les conditions d’un élargissement du spectre des échanges sur trois générations et même davantage.

Pensez-vous que l’intergénérationalité puisse combler les manques politiques en matière de prise en compte des personnes âgées ?

Au plan véritablement politique, les mentalités des classes d’âge ont sans aucun doute beaucoup à gagner à des échanges plus systématiques, transgénérationnels et non limités à la seule cellule familiale. Le problème est dans la pratique de créer les conditions pour que cet échange mobilise suffisamment d’intérêt mutuel. La première condition me semble que l’intérêt soit partagé : qu’il soit réciproque, même si les écarts perçus semblent énormes. Mais il y a sans doute pour cela à vaincre une véritable peur (voire une phobie) réciproque des générations en tant que groupes.

En tant que psychiatre, comment analysez-vous cette nécessité ou non de réintroduire du lien intergénérationnel dans notre société ?

Mon maître, Sigmund Freud, a le mérite d’avoir accompli là-dessus un travail de pionnier, en s’appuyant tout particulièrement sur l’idée que le pathologique peut éclairer le normal (que la genèse d’une névrose est à même d’éclairer les conditions optimales du développement affectif et sexuel). De la même manière, notre pratique thérapeutique des conséquences psychiques graves de certains défauts de transmission d’une génération à l’autre (dans telle famille en difficulté par exemple, ou tel petit groupe) est du même coup tout particulièrement apte à dégager les conditions qu’il serait en général souhaitable de promouvoir pour tous au plan de l’organisation politique de la société dans son ensemble.

Ainsi pouvons-nous très souvent mettre certains troubles mentaux chez des jeunes en rapport avec ce que nous appelons un déni de réalité de la part des générations antérieures. Au lieu de transmettre des outils de compréhension à la jeune génération concernant certaines expériences récentes à caractère plus ou moins traumatique (la guerre par exemple ou certaines luttes sociales, etc.), on se rend compte que les plus anciens ont adopté une attitude de défense qui consiste surtout à en gommer la signification, à éviter d’y penser ou d’en parler.

C’est bien sûr une attitude défensive contre la crainte de souffrir ; mais son effet s’exerce dans le sens d’isoler affectivement et moralement telle génération d’âge par rapport à celles qui suivent (dans beaucoup de familles, cela se justifie par l’idée d’« épargner cela aux enfants »). Cela réalise en fait sournoisement quelque chose comme une communauté transgénérationnelle du déni, dont l’effet pervers est de priver les plus jeunes des outils conceptuels qui leur permettraient de traiter la réalité dont ils héritent.

Cette conception de la genèse de bien des difficultés mentales des plus jeunes ne peut qu’encourager les initiatives d’associations de personnes âgées à aller vers les plus jeunes. On ne saurait trop encourager à surmonter les modalités intergénérationnelles d’exclusion.


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