N° 782 | du 26 janvier 2006 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 26 janvier 2006 | Christophe Varlet

Les dépossédés

Robert McLiam Wilson & Donovan Wylie


éd. Christian Bourgois, 2005 (347 p. ; 23 €) | Commander ce livre

Thème : Pauvreté

Écrire sur la pauvreté et rendre compte avec vérité de ce qu’elle est demeure un exercice difficile : le risque est grand de se couper de la vie, de l’expérience et de la souffrance. C’est ce qu’ont fini par comprendre Robert McLiam Wilson, romancier, et Donovan Wylie, photographe, âgés d’une vingtaine d’années lorsqu’ils livrent cet ouvrage, au début des années quatre-vingt-dix. Le Royaume Uni épluche l’héritage thatchérien et se découvre sinistre et dépossédé. Pour dépeindre avec sincérité la pauvreté, McLiam Wilson a choisi le chemin de la dérive ; il vient lui-même des quartiers pauvres de Belfast et a un temps été sans domicile fixe. Pendant près d’un an les deux compères hantent usines désaffectées, appartements désagrégés, squats miteux. D’entretiens en rencontres, c’est un style d’enquête impliquée qui naît du terrain de recherche.

Les dépossédés offre son lot de figures empreintes d’un réalisme criant, de rêves tordus, d’aspirations avortées. McLiam Wilson écrit et Wylie photographie. La photo capte ici avec froideur et limpidité l’horreur au quotidien, témoignant avec justesse des ravages de la crise du logement et de la fin désenchantée de l’ère industrielle. La distance le protège, Wylie capte le réel derrière son appareil. McLiam Wilson, quant à lui, éprouve, prend des coups, perd pied. Il finit par confier au lecteur que son ouvrage est un livre sur l’échec. Échec de l’écriture face à la réalité souffrante des êtres qu’il rencontre. Échec de son projet littéraire qui se structure en collage halluciné comme on se défait d’un cauchemar. Échec d’une société, qui livre ses enfants à la désespérance. Face à ce triple échec, l’écrivain décide alors d’être un protagoniste de l’histoire qu’il raconte : « La situation devenait incontrôlable. Les simples notions d’écriture objective ou d’approche structurée s’effondraient. Sans stylo ni discipline, je me suis impliqué » (p.107).

Rappelant les conceptions anthropologiques de Jeanne Favret-Saada qui parle de se « laisser affecter » par son sujet ou du fondateur de l’ethnopsychiatrie Georges Devereux (De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement), Les dépossédés prend la voie oblique d’un reportage où le journaliste vit à la première personne ce qu’il décrit, observant ses propres réactions comme un matériel à analyser autant que les faits rapportés en détail.

Vibrant plaidoyer pour plus de justice sociale, livre de chevet souhaité pour les futurs travailleurs sociaux, ce livre-enquête alliant texte et photos en noir et blanc est un pur moment de littérature dans ce qu’elle a de plus criant : sa faculté à interroger le monde, ses représentations, son urgence, le sens qu’elle entrevoit pour les enfants de l’humanité, passés, présents et à venir. Une lucidité alerte, un sens de l’écriture acéré et riche en densité. Voilà qui fait de ce livre un tout où le subjectif rejoint l’universel, où la fiction se niche aux confins du réel. Une urgence pour aujourd’hui et pour demain.


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