N° 750 | du 21 avril 2005 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 21 avril 2005

Les blocages persistants de la politique de la Ville

Joël Plantet

Pendant des décennies, les dispositifs se sont empilés. Aujourd’hui, le constat reste amer : cinq millions de nos concitoyens vivent dans 900 quartiers accumulant les difficultés sociales, urbaines et économiques. Le 8 avril, des assises de la politique de la Ville ont voulu tirer un bilan de celle-ci et fixer le cadre de sa « refondation ». Sans les associations d’habitants…

Récapitulons. Les premières opérations Habitat et vie sociale ont vu le jour en 1977, suivies quatre ans plus tard de la création d’une Commission nationale pour le développement social des quartiers. En 1982 - 83, le gouvernement inventait les ZEP, et mettait en place le premier conseil national de prévention de la délinquance (CNPD). En 1988, la délégation interministérielle à la Ville faisait son apparition, précédant de quelques mois la naissance du terme politique de la Ville (employé pour la première fois dans la circulaire Rocard de 1989), et celui de développement social urbain (DSU). Un ministère de la Ville (Tapie, Loncle) émergeait au gouvernement en 1990. L’année suivante, la loi d’orientation sur la ville (LOV) entendait « favoriser la mixité sociale ». Et le premier objectif du comité interministériel des villes de février 1994 proposait de ramener le taux de chômage des quartiers de la politique de la ville au niveau national… Ironie du temps.

Depuis bientôt trente ans, lois, rapports, circulaires, dispositifs et opérations diverses se sont succédés. Zones urbaines sensibles, pactes de relance pour la ville, grands projets urbains, grands projets de ville… Poursuivre l’énumération serait cruel. Aujourd’hui, nous sommes à l’heure de l’agence nationale de rénovation urbaine (ANRU) et du plan de cohésion sociale. Mais, outre l’accumulation des procédures et la stigmatisation de certains territoires et de leurs habitants, à quoi donc a servi, à quoi sert donc la politique de la Ville ?

Le ministère de la Cohésion sociale, la délégation interministérielle à la Ville et le conseil national des villes ont voulu, avec ces assises, apporter d’une même voix une même réponse : de plus en plus partenariale, la politique de la Ville serait de plus en plus efficace. Ah ?

Des assises publicitaires

Las, les participants ont pu avoir l’impression que le gouvernement faisait sa publicité : trois ministres fortement présents, peu d’interactivité, distribution généreuse de documents officiels : rapport 2004 de l’observatoire national des zones urbaines sensibles, cahier pratique sur les zones franches urbaines, ouvrage sur la médiation sociale [1]… Un pénible épisode a montré la vraie nature de ces assises : introduit par les compliments des ministres, Michaël Jones, ex-guitariste de Goldman, est venu chanter quelques mauvais rocks, entraînant des dizaines de départs, des sifflets et des huées — « on est venus pour travailler ! » — et créant le malaise.

Quelques ateliers avaient certes réfléchi sur le « devenir de la contractualisation », la « démocratie participative et l’exercice de la citoyenneté » ou encore l’image des quartiers ou les métiers de la politique de la Ville, ateliers dans lesquels les mots-clés participation et concertation avaient abondamment été employés. Mais les termes mille-feuilles, blocages, abandon des services publics et même professionnels militants (Maurice Charrier, maire de Vaulx-en-Velin) le furent également. Débonnaire et pas avare de formules, le ministre délégué au Logement et à la Ville, Marc-Philippe Daubresse soulignait l’importance de rompre avec une logique de « circuits avec des tuyaux partout » (nouvelle définition de l’usine à gaz), certifiant passer du « prêt-à-porter » au « sur-mesure ».

Comme souvent, les interventions les plus significatives sont venues de l’assistance, composée pour l’essentiel d’élus et de chefs de projet. Une coordinatrice de conseils de quartier s’est interrogée sur les limites de la démocratie participative ; un directeur de mission locale a évoqué l’« énorme gâchis » et l’incapacité de la politique de la ville de sortir d’un empilement stérile. Le délégué général de l’Union sociale pour l’habitat (USH), Paul-Louis Marty, a rappelé, en une féroce illustration, qu’en Ile-de-France, 85 % du logement social était concentré dans… 8 % des communes. Et même le politique, un instant, a parlé vrai : Daubresse évoquant la politique de la Ville comme « miroir de l’insuffisance publique »…

Dans la salle, ont été vivement regrettés l’absence des associations et des habitants, ainsi que le visible éloignement du terrain des orateurs. Un chef de projet a rappelé les restrictions drastiques des financements des associations. Et plusieurs participants ont souligné le « tiers public essentiel » que représentent les professionnels du social, « rempart contre les dérives communautaires » et « détenteurs d’un savoir certain ».
Et à part ça ? Quelques échéances sont attendues : la loi Habitat pour tous, le 30 avril prochain, et la circulaire sur le programme de réussite éducative, signée en principe ces jours-ci.


[1La médiation sociale, décembre 2004, DIV et CNFPT.

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