N° 801 | du 15 juin 2006 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 15 juin 2006 | Réalisé par Laure Gratias, produit par Ex Nihilo

Les bébés de l’alcool

Katia Rouff

Un documentaire de 52mn
(50 €)
Contact : Laure Gratias
4, rue des Urbanistes
59000 Lille
mail. laure.gratias@wanadoo.fr

Thème : Maternité

7000 enfants naissent chaque année en France, porteurs d’un handicap lié à la consommation d’alcool — même faible — de leur mère durant la grossesse. Le film Les bébés de l’alcool suit le travail de trois pédiatres spécialistes du sujet qui se battent pour que cesse ce fléau, évitable à 100 %

« Une femme enceinte qui consomme un, deux, puis trois apéritifs va être gaie, son bébé lui sera îvre », souligne Philippe Dehaene, pédiatre à Roubaix. En effet, le placenta ne constitue pas une barrière contre l’alcool. Quand une femme enceinte en consomme, le cerveau du fœtus subit une espèce de choc qui fait que tout se bloque durant quelque temps. Le blocage qui éventuellement se reproduit plusieurs fois au cours de la grossesse peut entraîner des lésions, des désordres mentaux ou physiques pour l’enfant et des troubles du comportement. L’alcool provoque plus de handicaps mentaux chez l’enfant que le gène de la trisomie 21. Le syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF) touche tous les milieux sociaux. Les médecins eux-mêmes sont mal informés sur la question. On imagine mal qu’une dose d’alcool anodine pour un adulte puisse blesser le bébé. Les troubles apparaissant souvent vers trois, quatre ans, on ne fait plus alors le lien avec les doses d’alcool que la mère a pu consommer durant sa grossesse.

Des femmes ignorantes des risques liés à la consommation d’alcool durant la grossesse

Steven a onze ans et en paraît sept. Scolarisé dans une école spécialisée en Belgique, ce petit garçon blond avec des grandes lunettes a de sérieux problèmes d’apprentissage en lecture, écriture et surtout arithmétique. Durant sa grossesse, la mère de Steven a consommé un verre de vin à chaque repas et des apéritifs le week-end. Elle ignorait totalement les dangers liés à cette consommation pour le bébé. Adopté à cinq mois, Louis a aujourd’hui cinq ans. L’hyperactivité, l’anxiété et les troubles de l’apprentissage de ce petit garçon brun sont aussi liés au SAF. Steven, Louis et leurs parents sont accompagnés par Maurice Titran, pédiatre au centre d’action médico-sociale précoce (CAMSP) de Roubaix. Pour apaiser la souffrance des mères et souvent la culpabilité d’avoir consommé de l’alcool durant la grossesse, ce pédiatre chaleureux a créé l’association Écoute santé parents enfant respect (ESPER). Les femmes peuvent s’exprimer dans un groupe de parole et s’entraider. Une socioesthéticienne leur propose soins et maquillage afin qu’elles aient « le plus joli visage possible à offrir à leur bébé et au reste du monde », dit Maurice Titran.

Le pédiatre Denis Lamblin, directeur du CAMSP de Saint-Louis (La Réunion) lui, a professionnalisé son action en créant Réunisaf, un réseau composé d’environ 200 personnes, professionnels et bénévoles, pour soutenir les enfants et leurs mères confrontés à ce problème. Ainsi les membres du réseau rendent visite aux mères et celles-ci peuvent faire appel à eux à tout moment en cas de détresse. Des mères qui ont transmis le SAF à leur (s) enfant (s) sont bénévoles dans le réseau et interviennent dans les collèges, les lycées — et bientôt les écoles primaires — pour sensibiliser les jeunes à ce problème. Elles leur demandent de servir de relais d’information auprès de leurs camarades et de leur famille.

Denis Lamblin apprécie la réceptivité des tutelles vis-à-vis de son action et le financement de Réunisaf par la Sécurité sociale. Il invite d’ailleurs régulièrement parents, décideurs, financeurs, gendarmes, maire… à des échanges sur ce problème, toujours dans un souci d’information et de prévention. Nous assistons à un repas en plein air, convivial et plein de rires, avec tous ces acteurs de prévention. « Connaître le réseau nous permet de savoir où orienter les personnes concernées », apprécie le maire. Même son de cloche chez les gendarmes. Puis nous suivons les trois pédiatres, décidément très militants, chez un avocat. Ils souhaitent porter plainte contre l’Etat qui ne joue pas son rôle de garant de la santé publique face au SAF, n’informant pas les femmes et les médecins des dangers liés à une consommation d’alcool, même faible, durant la grossesse.

On estime que 500 000 Français portent aujourd’hui les séquelles plus ou moins fortes de leur alcoolisation in utero. Du fait de leurs lésions, la plupart seront régulièrement en contact avec les travailleurs sociaux qui ont un rôle primordial d’accompagnement et de prévention à jouer dans ce domaine. La grande force de ce film est de les sensibiliser au problème avec beaucoup de finesse et une énergie vivifiante.