N° 597 | du 15 novembre 2001 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 15 novembre 2001 | Un film documentaire de Jean-Michel Carré

Les bâtisseurs d’espoir

Joël Plantet

On peut se procurer le film et organiser des débats en contactant :
Les Films Grain de sable
206 rue de Charenton
75012 Paris
Tél. 0143 44 16 72

Thème : Travailleur social

« Ils sont 300 000 travailleurs sociaux en France qui s’occupent de cinq millions d’enfants et d’adultes confrontés à des problèmes de précarité et de violences économiques et sociales, dans le but d’assurer la tranquillité des autres 55 millions de citoyens qui voudraient croire que « ceux-là » n’existent pas, tellement cette vision est difficile à supporter ». Le réalisateur.

Préservant l’anonymat des personnes accueillies, la caméra du cinéaste nous montre des genoux, des chaussures, des jambes ou des mains autour d’un gobelet de café. Ils sont à la rue, souvent en situation irrégulière ou en attente de régularisation, parfois toxicos. Nous verrons, en revanche, les visages des intervenants sociaux. Nous sommes au Refuge, lieu d’accueil pour personnes sans domicile, à Pantin (Seine-Saint-Denis), ouvert depuis fin 1997. Dans l’équipe, des éducateurs, des animateurs, mais aussi des juristes, assistante sociale, psy et infirmière.

Agnès, directrice et fondatrice du lieu, clope aux lèvres et écharpe sur épaule, a trouvé là une manière de « se mobiliser en dehors du militantisme ou du bénévolat » : elle explique qu’ici, tout le monde, quelle que soit sa formation, est embauché pour « faire de l’accueil », avec « une écoute professionnelle, dans laquelle les gens qui viennent doivent se sentir reconnus ». Un lieu qui fait que « la personne va se redresser »…

Mais un lieu qui a besoin de subventions : comment trouver l’argent dont on a besoin ? Contact a été pris avec une agence de communication pour trouver des mécènes… C’est dire aussi la situation de délabrement dans lequel l’État laisse certaines structures de lutte contre l’exclusion…
Pas de doute, nous sommes ici, selon l’expression consacrée des sociologues, chez les fantassins du social, ceux qui sont au front office, en première ligne. Fatima et Francis, accueillants, aident les gens à prendre une douche, un café, à laver leur linge. On peut simplement poser son sac, dans une cave aménagée à cet effet. Ou se faire domicilier là. Ou même encore venir faire une partie de scrabble ou d’échecs…

Infirmière, Isabelle soigne un bras mordu par l’animal d’un maître chien, masse et désinfecte les pieds d’une vieille femme. Laurence, l’AS, cherche désespérément et quotidiennement d’improbables places en foyer d’urgence. Mohamed, agent de sécurité, gère les frustrations, la violence, les cris (comme d’ailleurs les travailleurs sociaux eux-mêmes). Ici, on n’a pas de « programme de réinsertion à tout prix ». On gère l’urgence. En effet, « on ne peut pas parler de réinsertion avant de recoller plein de morceaux », estime un des intervenants. Mais pourvu que « les personnes en situation d’exclusion ne deviennent pas une classe sociale à part entière ! », espère Serge, qui a milité dans des associations comme Droit au logement, le Comité des sans logis ou Droits devant ! avant d’être embauché dans la structure. Lui qui aide les demandeurs d’asile à remplir les dossiers complexes demandés par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), estime que nombre de mouvements géopolitiques de la planète ont d’évidentes conséquences sur les lieux d’accueil…

Globalement, le constat est sévère : un tel tissu associatif et caritatif de lutte contre les exclusions ne peut que renvoyer aux graves carences de l’État. Ici, donc, on écoute, on soigne, on oriente, on colmate. Nouvel outil, la médiation sociale, la « maraude » permet même aux membres de l’équipe d’aller parfois au-devant des plus précaires.

Mais dans cette vie de travailleur social, le stress est là, souvent, et tous le confirment : « c’est un métier où tu peux péter les plombs hyper facilement… Les gens qui viennent ici sont en perte, en perte… Et nous, on récupère… On évite que les gens meurent ou explosent… Quand je suis arrivée ici, j’ai pris la misère de plein fouet… Faut tenir… C’est usant, usant… pour la personne en difficulté, et pour nous… ». Parfois, beaucoup de tensions : jusqu’à 150 personnes dans une matinée (et jusqu’à 2000 par mois), des altercations, voire des bagarres, pneus crevés ou vols de portables… Quotidiennement, les travailleurs sociaux — ces héros de l’ombre maltraités, semble dire le réalisateur — trouvent les limites de leur intervention : dans un contexte saturé, l’AS ne trouvera pas forcément l’hébergement demandé, par exemple. Alors, « si le Refuge ne me réfugie pas, où vais-je me réfugier ? », interroge quelqu’un.

Les réunions de régulation sont là pour éviter trop de désarroi, animé par une psychologue clinicienne, et un intervenant extérieur. S’y lâchent les interrogations, les angoisses, les ambivalences. Sentiments de rustines, de replâtrage… « Véritable point nodal de la société », estime Jean-Michel Carré, « le monde des travailleurs sociaux est au carrefour des exclus et des « inclus », à la croisée de l’explosion sociale et de la normalisation, de la police et de l’école, de l’économie et de la justice, de l’assistanat et de la pulsion libertaire ».

Ce documentaire est utile parce qu’il est juste. Sans fard, y sont montrées la précarité de certains travailleurs sociaux, mais aussi leur obstination à accompagner, leur force.