N° 534 | du 8 juin 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 juin 2000

Les avantages des échanges internationaux

Propos recueillis par Guy Benloulou

En allant voir au delà de leurs frontières, les travailleurs sociaux peuvent apprendre à penser autrement, à lutter contre l’usure et à rendre un meilleur service aux usagers, estime Martine Bretèché, sociologue, est responsable du département des formations cadre, à l’IRTS Paris Ile-de-France

Quels sont les objectifs principaux des échanges internationaux de travailleurs sociaux auxquels votre IRTS concourt ?

La finalité de ces échanges internationaux, destinés aux cadres des établissements sociaux, est la découverte des politiques sociales des autres pays et une interrogation des évidences implicites des pratiques professionnelles quotidiennes. Il s’agit donc de mettre en parallèle des approches comparatives du travail social, les lois, les programmes ou du management pour le « Master » notamment.

Il existe aussi un programme transatlantique : un stage professionnel aux Etats-Unis dans le cadre de ILEX (International Learn Exchange) créé en 1982 et qui s’inscrit dans une politique d’ouverture des Américains envers les idées émergeant d’autres pays. Dix pays européens participent à cet échange de travailleurs sociaux (surtout éducateurs spécialisés avec trois ans d’expérience minimum), qui viennent de pays d’Europe où l’éducation spécialisée est formalisée (Suisse, Danemark, Italie, Pays Bas, Norvège, Allemagne, Espagne, Suède, Grèce etc.). Cette exclusive des éducateurs spécialisés est due au fait que ce corps de métier n’existe pas aux Etats-Unis.

Cela signifie-t-il que les assistants sociaux sont exclus de ce dispositif ?

Oui, il y a des assistants sociaux aux Etats-Unis, mais la pratique éducative spécialisée telle qu’elle s’élabore en France n’existe pas. En effet, aux Etats-Unis, le travail éducatif y est encore axé autour du collectif et du groupe. Les équipes travaillent en groupe à une resocialisation des jeunes. Les travailleurs sociaux ne sont pas formés à l’interaction individuelle. Or, c’est cette question-là qui est centrale dans les échanges de ILEX.

En conséquence ce programme ne concerne que les éducateurs issus de différents pays européens, transférés vers une institution américaine et qui seront amenés à analyser, à partir de leur expérience, telle ou telle situation, et à faire des propositions pour former les équipes américaines à leurs approches. Ce sont donc des échanges de compétences « in situ » complétés par des séminaires à l’université de New England.

Et pour ce qui concerne l’Europe ?

Il existe, pour l’Europe, la possibilité d’accéder au master, il est ouvert à tous les travailleurs sociaux y compris les assistants sociaux, ainsi qu’à tous les professionnels qualifiés de niveau II (DUT en carrière sociale) qui ont une expérience de terrain de trois à cinq ans. C’est une maîtrise, en fait un master of arts de l’université Nord de Londres, sous l’égide du Conseil de l’Europe. Il se déroule à Maastricht et tous les pays de la CEE y participent. C’est un diplôme qui requiert une bonne maîtrise de l’anglais parlé et écrit.

Cela signifie-t-il que le travailleur social peut, par la suite, travailler dans un quelconque pays de la CEE ?

Tout dépendra de sa maîtrise des langues européennes car il est recommandé de connaître outre l’anglais, une 3e langue en plus de la langue maternelle. Depuis les accords de Schengen, officiellement, tout le monde peut travailler dans n’importe quel pays européen, mais, officieusement, cela dépend du niveau de connaissance de la langue du pays. Ainsi, les travailleurs sociaux qui se lancent dans le Master, sont-ils plutôt sollicités par des organismes européens ou des organismes non gouvernementaux. Ces derniers sont à la recherche justement de gens ayant l’expérience du terrain, en vue de devenir des « experts techniques », car dans le secteur social peu de personnes ont à la fois une expérience confirmée du travail social, des compétences transversales et une vision globale et prospective des situations.

Qu’appelez-vous « experts techniques » dans le domaine du travail social ?

Cela signifie, par exemple, que ces professionnels doivent être capables de concevoir des programmes, de mutualiser des expériences positives, par exemple, dans le domaine de la drogue ou de l’exclusion, etc. et de diagnostiquer si dans tel pays, celles-ci peuvent être transférées de façon efficace. Il est intéressant de constater que nombreux sont les professionnels du social de l’Europe de l’Est qui viennent suivre ce master, avec des bourses européennes, pour justement reconstruire tout le travail social dans leur pays à partir de ces expériences réussies ailleurs en Europe.

D’après votre expérience, le modèle français est-il une référence ?

Celui-ci est surtout cité sur les questions de lutte contre les exclusions, notamment tout ce qui se fait en matière de politique de la Ville, mais également autour de la prise en charge des personnes âgées. Par contre, sur le plan des institutions pour enfants ce n’est pas encore le cas…

Les autorités de tutelles vous soutiennent-elles dans ces échanges ?

Oui, surtout au niveau des directeurs d’établissements sociaux, où existe le réseau EURODIR qui est soutenu par l’Ecole nationale de la santé publique de Rennes, et aussi par le ministère des Affaires sociales dans les échanges au niveau du DSTS. C’est donc un appui modéré… C’est dommage, car en Allemagne, dans certains Landers un pourcentage est pris sur tous les frais d’inscriptions dans les écoles de travailleurs sociaux et les universités pour envoyer des étudiants à l’étranger. Cette forte présence crée des dominances dans les modèles référents du secteur social en Europe. La France, dans ce domaine, est un peu la « lanterne rouge » de l’Europe.

Quelles sont les perspectives en cette matière ?

Nous préparons à l’IRTS Paris Ile-de-France un échange avec des professionnels Irlandais et il y a un début d’échanges de formateurs avec l’Allemagne, et nous encourageons les travailleurs sociaux à s’investir dans ces programmes en créant des ateliers d’anglais et des journées sur le droit social Européen. Les problématiques sociétales ne sont pas uniquement franco-françaises, mais touchent toutes les sociétés occidentales. Il est certain que plus on favorisera ces échanges d’expériences, plus on autorisera l’émergence de solutions innovantes aux problèmes posés par le social.

Les directeurs d’établissements sociaux, par exemple, dans la mesure où ce sont eux qui gèrent les budgets, doivent prendre conscience des possibilités que ces échanges permettent à leurs personnels, en terme de lutte contre l’usure professionnelle, du « penser autrement », et donc des incidences en cascade pour une meilleure prise en compte des usagers.


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