N° 1008 | du 3 mars 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 mars 2011

Les Sessad sont-ils l’avenir du travail social ?

Jacques Trémintin

Thème : Service à domicile

Créés voici quarante ans, les services d’éducation spéciale et de soins éducatifs à domicile (Sessad) prennent depuis quelques années une importance nouvelle dans le paysage médico-social. Ils sont au cœur des mutations à l’œuvre dans le secteur où on assiste à un éclatement des prises en charge. Ils pourraient devenir des chefs d’orchestre mandatés pour mettre en cohérence les différents lieux fréquentés par l’usager. Les 9èmes journées nationales des Sessad, à Nantes les 25 et 26 novembre 2010, ont fait le point sur l’évolution de ces services.

Les premiers services d’éducation spéciale et de soins éducatifs à domicile, que l’on appelle plus fréquemment Sessad, sont apparus en 1971. Dès le départ, ils ont été conçus comme une dimension à part entière de la prise en charge des enfants porteurs de handicap. Il y a une vie en dehors des institutions, les professionnels peuvent aussi se déployer dans la société pour faciliter l’adaptation à la vie ordinaire, tant au sein de la famille qu’à l’école ou dans les lieux de loisirs et de culture. Cette idée simple s’est inscrite dans la même mouvance que la désaliénation qui aboutira tant à la sortie des fous des hôpitaux psychiatriques, qu’à la création des lieux de vie comme alternative aux internats éducatifs et médico-sociaux. Mais il faudra néanmoins attendre la réforme des annexes XXIV intervenues en 1989, pour que ces dispositifs soient officialisés.

Plusieurs dénominations pour une même fonction

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Les services d’éducation spéciale et de soins à domicile éducatifs (Sessad) adoptent des appellations différentes, selon le public auprès desquels ils interviennent. Ils ne changent pas de nom quand ils accompagnent les enfants ou adolescents souffrant de déficience intellectuelle, de troubles du caractère et du comportement (annexes XXIV) ou de déficience motrice (annexe XXIV bis), mais peuvent le faire dans le cas de situation de polyhandicap (annexe XXIV ter), en s’appelant alors services de soins et d’aide à domicile (SSAD).

Ils deviennent service de soutien à l’éducation familiale et à l’intégration scolaire (SSEFIS) quand ils s’adressent à un public touché par la déficience auditive (annexe XXIV quater), SAAIS (service d’aide à l’acquisition de l’autonomie et de l’intégration scolaire) pour la déficience visuelle (annexe XXIV quinquiès) et SAFEP (service d’accompagnement familial et d’éducation précoce) quand ils prennent en charge de façon précoce des enfants déficients sensoriels (de 0 à 3 ans).

Aujourd’hui, les Sessad ont le vent en poupe. Au nombre de 279 en 1987, ils sont passés à 911 en 2001 et 1464 en 2010. Les créations de postes de professionnels vont se multiplier au rythme de 1000 places supplémentaires par an, alors que dans le même temps le reste du secteur médico-social est invité à faire plus, au mieux à moyens constants et dans beaucoup de cas avec des réductions de crédits.

En pleine expansion

Le 3 décembre 2002, le président Chirac annonçait, devant le conseil national consultatif des personnes handicapées, les mesures prises dans le cadre de l’année européenne qui, en 2003, leur était consacrée. L’Éducation nationale était chargée de faire passer, pour la rentrée suivante, le nombre d’auxiliaires de vie scolaire auprès des élèves porteurs de handicaps de 2000 à 6000. La loi de 2005 ayant affirmé le droit à un parcours scolaire continu et adapté au plus près de son domicile, le recrutement de ces personnels ne fit que s’accélérer.

Jean-Paul Laurent, du bureau du ministère de l’Éducation nationale, chargé de la scolarisation des élèves handicapés, put dresser l’état des lieux à partir des chiffres de l’année scolaire 2009/2010 : 21 800 aides à la vie scolaire sont intervenus auprès de 62 000 élèves.

Ce dispositif a pris place dans une scolarisation plus large de 190 000 d’élèves handicapés dans 72 500 unités d’enseignement, tant en primaire au sein des classes pour l’inclusion scolaire (CLIS), que dans le secondaire, dans les unités localisées pour l’inclusion scolaire (ULIS). Cette évolution est spectaculaire, depuis 2005, on est passé de 96 000 élèves à 120 000 dans le premier degré et de 3 700 à 67 000 dans le second degré.

Marie-Claude Marais, de la caisse nationale de solidarité pour l’autonomie, est venue confirmer cette montée en puissance, en présentant le plan pluriannuel programmé sur la période allant de 2008 à 2012 et qui prévoit la création de 12 250 places se répartissant en 7 250 créations nettes et 5 000 transformations de places d’internat.

Quelle explication ?

Pour un peu, on se croirait revenus à cette période faste des années 1970, où chaque jour, un IME sortait de terre. Ne rêvons pas ! Le premier réflexe est de penser à une recherche du moindre coût, l’intervention ainsi externalisée revenant infiniment moins cher que l’accueil en internat. Mais l’explication va bien au-delà de la simple rationalisation des choix budgétaires. Robert Lafore, professeur de droit public, propose une grille d’interprétation qui permet de comprendre la reconfiguration du paysage médico-social qui est en train de s’opérer. Certes, explique-t-il, ce secteur a toujours été agité, tant du fait de l’inventivité permanente de ses acteurs que des réformes qui se succèdent d’année en année. Mais derrière cette impression d’agitation, on peut identifier une logique de recyclage : faire du nouveau avec de l’ancien.

Robert Lafore identifie ces transformations dans les trois lignes de force qui traversent tout système d’action sociale. La première d’entre elles se situe dans les conceptions fondatrices : ce sont les valeurs qui fondent la démarche et les finalités qu’elle s’assigne. La logique catégorielle qui s’adressait à des populations définies à partir de leurs difficultés, laisse la place à la dynamique individuelle de la personne singulière de l’usager. Il ne s’agit plus de trouver un espace propre à la différence, mais d’aider, de soutenir, d’accompagner le sujet, afin de lui faire suivre un cheminement qui lui permettra, au travers de son projet de vie et des différents contrats qu’on l’invite à signer, à revenir dans la norme et le droit commun.

Un nouveau paradigme

Second axe qui traverse l’action sociale : l’organisation des structures. Le développement d’un dispositif de prise en charge pour chaque catégorie d’usagers souffrant d’une déficience ne correspond plus au nouveau modèle. Ce qui est dorénavant à l’ordre du jour, c’est bien la remise en cause des cloisonnements entre les institutions : incitation au regroupement, à la coopération, à la construction de réseaux, la politique d’État consiste bien en ce que chacun se connecte aux autres. Les profondes modifications en termes de valeurs et de modes d’organisation ne pouvaient qu’avoir des effets sur les cultures professionnelles.

Là aussi, un glissement progressif s’opère depuis une logique corporative qui voit les différentes qualifications et savoirs se juxtaposer, vers un modèle systémique privilégiant la mise en cohérence des compétences réciproques des uns et des autres. Ce qui est recherché est bien, dorénavant, la constitution d’une intelligence collective. Illustration de ce nouveau paradigme décrit par Robert Lafore, le concept d’inclusion qui s’est imposé au domaine de la scolarisation des enfants handicapés.

Philippe Mazereau, maître de conférence et chercheur à l’université de Caen, décrit bien cette exigence qui est faite à l’école d’assurer pour chaque élève une réussite et une inscription sociale et ce quelles que soient ses caractéristiques. Dans ce modèle, l’intervention spécialisée ne doit plus en appeler à la dérogation mais se réfère dorénavant au droit commun et aux besoins de l’enfant en situation ordinaire.

Et c’est bien en cela que les Sessad sont plébiscités. De par l’articulation qu’ils assurent entre les lieux de scolarisation, de professionnalisation, de loisirs et de vie familiale, ils répondent à la continuité d’approche, d’information et de relations requises. Il leur revient d’être les garants de la cohérence du parcours de l’usager, en coordonnant le réseau des différents acteurs intervenants dans les multiples aspects de sa vie, tant au niveau éducatif, thérapeutique que pédagogique. Ils sont tout autant appelés à être les interlocuteurs privilégiés des enfants, adolescents et de leur famille dans l’élaboration de leur projet de vie et les dispositifs d’accompagnement mis en place par les services qui, parce qu’ils les concernent au premier abord, doivent les associer.

Olivier Huet, directeur de l’IRTS Ile-de-France, déclinera les implications de cette posture qui, pour n’être pas dans une illusoire réciprocité égalitaire, n’en revendique pas moins une égale dignité. Il ne s’agit plus, explique-t-il, de cette « prise en charge » sous-entendant l’incapacité de savoir ce qui est bien pour soi et donc la nécessité de faire à votre place. Ce dont il est question dorénavant, c’est bien de proposer et de laisser prendre, de trouver l’endroit où l’on va rentrer en contact avec l’autre et de renégocier la relation entre deux parties en permanence mobiles. Cet accompagnement est un art et un savoir-faire complexe qui marque d’autant plus profondément les positions professionnelles que l’implication des usagers ne cesse d’être réaffirmée dans les réformes, circulaires et conseils de bonnes pratiques qui se succèdent.

Longtemps focalisé sur les internats rééducatifs où se trouvaient placés les enfants et adolescents porteurs de handicap, le secteur médico-social est en train de vivre sous nos yeux une métamorphose qui va profondément modifier les pratiques professionnelles. Ce à quoi on assiste, c’est bien à un décentrage du cœur de métier de l’institution spécialisée vers un chef d’orchestre mandaté pour mettre en cohérence les différents lieux fréquentés par l’usager (lire l’interview d’Eliane Corbet, directrice technique du CREAI Rhône-Alpes). Les Sessad pourraient être amenés à remplir de plus en plus ce rôle dans les années à venir (lire article).