N° 465 | du 3 décembre 1998 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 décembre 1998

Les Sessad misent tout sur la famille

Jacques Trémintin

Thème : Service à domicile

Le dernier recensement a comptabilisé 739 Services d’éducation spéciale et de soins à domicile. Ils sont le produit historique de la prise de conscience qu’il faut maintenir le plus possible l’enfant en difficulté dans son milieu familial.

Elisabeth Zucman, médecin rééducateur, aujourd’hui à la retraite, décrivait dans un long dossier paru dans le numéro 263 de Lien Social les circonstances tragiques qui avaient présidé à l’évolution des milieux médicaux dans lesquels elle évoluait dans les années 60. C’est en effet la mort d’un jeune patient confié à une équipe pourtant tout à fait compétente d’un hôpital qui permit alors de comprendre : « qu’un enfant qui a tout reçu de sa seule maman 24 heures sur 24 pendant 10 années, devenait inapte à vivre sans elle du jour au lendemain. »

C’est ainsi qu’est né en 1965 le Service d’aide éducative à domicile, l’une des premières structures préfigurant les Sessad. Quoiqu’il faille parfois passer par certaines extrémités pour ouvrir les yeux, toutes les expériences qui virent le jour n’eurent bien sûr pas à leur origine de tels drames. Dans les années qui suivirent, aux quatre coins du pays, des expérimentations eurent lieu afin d’envisager les modalités de création de services susceptibles de proposer une authentique alternative au placement en établissement.

Les publics visés par ces nouveaux dispositifs étaient des plus diversifiés : problèmes physiques ou mentaux, difficultés caractérielles ou scolaires, conflits relationnels ou retard dans l’accession à l’autonomie. À chaque fois, il s’agissait bien d’une volonté à la fois de faire sortir l’action médico-sociale hors des murs de l’institution et d’entrer dans une relation interpartenariale afin de répondre au plus près des difficultés des enfants ou adolescents avant que celles-ci ne nécessitent un internat spécialisé.

Ludovic et le Sessad

Ludovic est âgé de 8 ans. Il rencontre de grosses difficultés tant à la maison qu’à l’école. La maîtresse est confrontée de sa part à une grande instabilité, à un retard global et à un déficit intellectuel, elle a saisi la Commission de circonscription préscolaire et élémentaire. À la maison, Ludovic est décrit comme intenable, toujours en mouvement : on a l’impression qu’il est à l’affût de la moindre bêtise expliquent ses parents, notamment depuis la naissance de sa petite sœur il y a de cela deux ans. La Commission départementale d’éducation spéciale (CDES) a notifié une orientation en CLIS (Classe d’intégration scolaire) pour la rentrée prochaine et un suivi en Sessad dès à présent.

Une première rencontre est donc organisée dans le service d’aide à domicile. Y assistent l’enfant, ses parents, les éducateurs, le psychiatre et l’instituteur. Un large échange a lieu. Il s’agit dans un premier temps d’établir un diagnostic et de donner du sens aux problèmes posés. Aux explications apportées par les parents se rajoutent les données du rapport de la CCPE qui est lu. À la suite de cette première réunion, les professionnels se revoient et élaborent un Projet éducatif pédagogique et thérapeutique individualisé (PEPTI). Pour ce qui concerne Ludovic, le PEPTI est construit autour d’une proposition d’espace d’échange pour l’enfant (un contact sera établi avec le Centre médico-psycho-pédagogique pour obtenir une première consultation psychothérapeutique), une confrontation à la réalité (en l’intégrant à des activités de groupe déjà organisées par une éducatrice du service) et un soutien scolaire (l’instituteur spécialisé du service rencontrera l’école et articulera son intervention sur les compétences de l’enfant avec les acquisitions scolaires qui continueront à être travaillées par la maîtresse).

En outre, un éducateur passera une fois par semaine dans la famille pour à la fois épauler les parents dans leur confrontation à leur enfant et favoriser l’accès à l’autonomie de ce dernier. La famille et l’enfant sont à nouveau rencontrés. Le projet de PEPTI leur est lu. Ils y adhèrent sauf en ce qui concerne les contacts avec un psychologue. « Notre fils n’est pas fou » affirme le père. Ce n’est qu’au bout de plusieurs mois d’échange avec l’éducateur qui se rend à domicile que la position des parents évoluera et que le contact avec le CMPP sera possible. Tout au long du suivi, des réunions de concertation se feront régulièrement avec les différents intervenants pour assurer une cohérence globale. Des rencontres avec les parents auront lieu d’une manière tout autant assidue pour leur permettre de suivre l’évolution de leur enfant et les adaptations proposées par l’équipe.

Ce qui est nouveau dans les Sessad réside bien dans le choix qui est fait que ce ne soit plus l’enfant qui vienne vers l’intervenant, mais celui-ci qui se déplace vers l’enfant dans ses différents lieux de vie. La rencontre peut se dérouler au domicile familial, mais aussi à la crèche, à l’école, au centre aéré ou encore dans les locaux du service si la nature de l’intervention et la proximité s’y prêtent. Il ne s’agit pas là simplement d’un déplacement géographique, mais aussi d’une autre perception du rapport à l’usager. Et notamment de ses parents qui se voient inscrits dans un partenariat dans le cadre de l’action engagée à l’égard de leur enfant.

Cette évolution notable est bien entendu conforme à ce qui se passe dans le reste du secteur socio-éducatif. Cela fait quelques années que les professionnels ont abandonné la conviction d’une famille formant un milieu pathologique dont il faudrait éloigner l’enfant. Notre pays étant coutumier du fait, certains discours tombent dans l’excès inverse et n’hésitent pas à désigner les parents comme « co-thérapeutes ». Certes leur implication n’est pas une option. Elle a force de loi comme le précise la circulaire du 30 octobre 1989 portant application de la réforme des annexes XXIV [1] : « la famille doit être associée aux différentes phases du projet individuel, pédagogique, éducatif et thérapeutique, c’est-à-dire à son élaboration, à sa mise en œuvre, à son suivi régulier et à son évaluation. » Pour autant, ce même texte précise aussi : « la famille ne peut se substituer au thérapeute ou lui être assimilée ». On peut élargir ce raisonnement à tous les professionnels qui ne se placent pas dans la même position (du fait du point de vue distancié que leur donne leur formation) que des parents inévitablement et logiquement pris dans une logique affective.

Les Sessad, de par leur implication étroite avec les familles ont pu expérimenter cette nouvelle relation avec les familles. Ainsi s’est posé le problème de l’irruption dans l’intimité de la famille avec tout ce que cela implique de part et d’autre : l’intervenant devenant parfois « trop bon » (au sens que Winnicott donnait à cette qualité quand il parlait qu’une mère doit être « enought good ») et réduisant ainsi les parents à une place de simple exécutants du modèle proposé ou au contraire mal acceptés dans ce qui est vécu comme une intrusion à laquelle on ne peut échapper.

Au carrefour de différentes aides

Les Sessad ne se situent ni dans le champ du social, ni dans celui de la thérapeutique, ni dans celui du pédagogique, mais à l’intersection des trois (lire article). Ses objectifs d’action recouvrent en effet à la fois le conseil et l’accompagnement des familles et de l’entourage familier de l’enfant ainsi que la préparation de son autonomisation et de ses orientations ultérieures (ce qui relève du secteur socio-éducatif), à la fois l’approfondissement diagnostic et l’aide au développement psychomoteur (soin physique et psychique) et à la fois le soutien à l’intégration scolaire (logique de l’apprentissage).

Ce véritable éclatement de son domaine d’intervention oblige le Sessad à entrer en relation avec une multitude de partenaires : Éducation nationale, pédopsychiatrie, services de traitement ambulatoire (CMP, CMPP), prévention sociale (Protection maternelle et infantile, Aide sociale à l’enfance…). Cette place à l’interface des différents intervenants a pu faire dire à certains qu’il pouvait y avoir un rôle de coordinateur à jouer. En effet, chaque service ayant des logiques distinctes, voire des méthodes parfois peu conciliables, une certaine cacophonie peut parfois régner. Il s’agit bien plus de proposer un lieu d’échange et de connaissance réciproque.

Pour Alain Depaulis, psychanalyste, « le Sessad ne peut donc se concevoir que comme un espace ouvert, libre, favorisant surtout un questionnement permanent. Pour ce faire, il se doit de refuser de pérenniser aveuglément toute réponse, dans le sens où toute réponse risque d’enfermer le sujet ». [2] Le Sessad doit donc rester un espace transitoire d’élaboration où se posent en permanence les interrogations qui permettent de vérifier ou d’invalider les réponses données à un moment précis afin de les reconduire, de les réajuster ou de les annuler.


[1Les Annexes XXIV sont composés des textes réglementaires qui régulent les conditions de fonctionnement des établissements recevant les enfants et adolescents atteints de déficience.

[2« Essai d’identification d’un SESSAD », p.52


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