N° 1086 | du 13 décembre 2012

Faits de société

Le 13 décembre 2012

Les Roms chassés de partout

Joël Plantet

Qu’est-ce qui a changé pour les Roms depuis six mois ? On dénote certes moins de stigmatisation verbale de la part de l’État. Mais les expulsions forcées se poursuivent au même rythme effréné. Avec les mêmes dégâts.

Chaque année, en France, des milliers de migrants roms sont expulsés. Dans un rapport intitulé Chassés de toutes parts : les expulsions de Roms en Ile-de-France, l’ONG Amnesty international (AI) dénonce le manque de détermination des autorités françaises à traduire dans le droit national les normes internationales relatives aux expulsions. Tout en reconnaissant un changement de ton du nouveau gouvernement, moins stigmatisant, elle constate que les expulsions « se poursuivent au même rythme alarmant ». De même, la circulaire publiée en août pour de meilleures pratiques avant et durant les expulsions est restée facultative et sans application, alors que les expulsions favorisent la perte des papiers d’identité, des dossiers médicaux, et la rupture des liens avec les réseaux locaux d’emploi.

Originaires de Roumanie, parfois de Bulgarie, quelque 15 000 migrants roms, fuyant misère et discrimination, tentent de survivre ici, dont la moitié, selon les estimations, en Ile-de-France : expulsés à répétition, sans être avertis au préalable, sans solution de relogement proposée. Les campements et squats visités par AI (une douzaine de la région d’Ile-de-France) ont en commun « des risques très élevés pour la santé de leurs habitants » : pas d’eau courante, ni de sanitaires, ni de collecte de déchets, présence de rats… L’ONG a rencontré de nombreux Roms, des acteurs associatifs, des avocats, des représentants de l’État.

Chaque année, en France, des milliers de migrants roms sont expulsés

Au cours de la conférence de presse présentant le rapport, le 29 novembre dernier, Véronique Decker, directrice d’école à Bobigny, a livré un témoignage saisissant. Évoquant les cinq cents enfants de Seine-Saint-Denis, « habitués de l’expulsion » non scolarisés, elle a décrit un engrenage : au traumatisme des expulsions, s’ajoutent, pour les enfants, l’effroi devant les pratiques policières et les destructions (elle rappelle joliment que « démanteler » signifie étymologiquement « enlever son manteau à quelqu’un »), l’incohérence des parcours scolaires engendrant un « effondrement psychique » et, à terme, l’abandon de l’école. Engrenage fatal : « Nous créons des Cosette, des Gavroche qui vivent au XXIe siècle comme au XIXe ; tout cela aura un coût », avertit-elle, rappelant que chaque génération immigrée s’est intégrée par l’école.

S’ensuit une série de recommandations adressées au gouvernement, aux préfets, aux maires, mais aussi à l’Union européenne. La première d’entre elles est claire : « mettre immédiatement un terme aux expulsions forcées » ; or, la préconisation a minima de les suspendre pendant la trêve hivernale n’est même pas appliquée… Amnesty réclame des consultations avec les intéressés, des délais de préavis et des informations adéquates, et la proposition d’autres possibilités de logement. Le réseau demande aussi à veiller à la non-rupture de la scolarisation, à « prendre en considération avec l’exécution de toute décision d’expulsion ».

De même, les préfets sont invités à « nouer un véritable dialogue avec toutes les personnes concernées, y compris les femmes, avant les expulsions », les maires à veiller à ce que tous les enfants puissent s’inscrire à l’école et à permettre l’accès des familles roms aux services essentiels, tels l’approvisionnement en eau, l’assainissement, le ramassage des ordures et l’électricité. Enfin, l’Union européenne est priée de s’assurer que la France respecte ses obligations internationales (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, deux directives sur le principe de l’égalité de traitement entre les personnes et sur le droit à circuler librement dans l’UE étant carrément bafouées).