N° 516 | du 27 janvier 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 janvier 2000

Les EJE en recherche de reconnaissance

Philippe Gaberan

À l’heure où tant de professionnels boudent la dimension éducative de leur travail, ceux de la petite enfance revendiquent haut et fort leur statut d’éducateur. Ils souhaitent que les crèches et halte-garderies soient autre chose que des « consignes »

Beaucoup de crèches et de haltes garderies, surtout lorsqu’elles sont mises en place par des élus locaux, sont d’abord conçues comme étant un « service » offert à des parents qui sont, au demeurant, des électeurs potentiels. Aussi la satisfaction du client est-elle la première qualité requise par les élus financeurs. Cela se traduit avant tout par le souci de faire en sorte que ces structures d’accueil soient ouvertes selon une plage horaire susceptible de satisfaire au mieux les besoins des parents (à cet égard les professionnels constatent une dilatation continue des horaires d’ouverture). Le souci des financeurs se traduit ensuite par la volonté d’accueillir l’enfant dans des lieux qui soient d’abord des espaces de soin et de sécurité, de sorte que les parents retrouvent leurs enfants dans un état au moins égal à celui où ils les ont déposés.

De fait, ce rôle attribué aux crèches et haltes-garderies par les élus est confirmé par les textes législatifs, notamment lorsque ces derniers imposent que la direction des établissements pour la petite enfance soit exercée par un personnel ayant une formation qualifiante dans le domaine du soin et de l’hygiène. Ce sont donc majoritairement des infirmières puéricultrices qui occupent les fonctions de direction de crèche ou de halte garderie. En revanche, et parallèlement à cette fermeture des compétences requises au sommet de la hiérarchie, on assiste à un glissement vers le bas des qualifications exigées pour exercer une activité professionnelle auprès des tout petits.

Ainsi les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles (ATSEM) ou les assistantes maternelles, souvent sans autre qualification que leur bonne volonté ou leur supposé « instinct maternel », sont plus nombreuses que les éducatrices ou les aides puéricultrices. De même les formations traditionnelles, exigeant au moins le niveau bac, cèdent la place à des niveaux de qualification moins exigeants. C’est ainsi que le CAP petite enfance ou le BEP sanitaire et social se sont imposés comme autant d’intermédiaires entre une absence totale de qualification professionnelle et le diplôme d’éducateur de jeunes enfants. C’est contre cette double situation de blocage au plus haut niveau hiérarchique et de délitement à la base que luttent les EJE à la fois pour leur survie et pour une reconnaissance de leur identité professionnelle. Ils ont beaucoup de mal à être entendus par leurs employeurs et même par les parents.

Car très peu de parents, en inscrivant leurs enfants dans une crèche ou une halte-garderie, imaginent ou souhaitent que ces structures soient un lieu d’éducation, en plus de leur fonction de garder l’enfant. En réalité, les parents qui formulent un projet éducatif en même temps qu’ils confient la garde de leur enfant, choisissent de préférence des crèches et garderies parentales ou associatives. Celles-ci n’ont pas seulement pour vocation de suppléer à une carence de structures subventionnées par les services publics mais de satisfaire de surcroît à un projet. L’enfant n’est pas seulement gardé ; il est accueilli et stimulé dans son éveil.

Ces structures associatives exploitent de fait les connaissances acquises dans le domaine du développement du petit enfant ; lesquelles connaissances ont été largement popularisées par Françoise Dolto et mises en application dans les « maisons vertes ». Il est bien sûr caricatural et arbitraire de cliver ainsi le travail réalisé dans une crèche municipale et celui effectué dans une crèche associative. La qualité du projet développé et du service rendu repose moins sur la nature du cadre institutionnel que sur les compétences et l’engagement des professionnels qui exercent dans ce cadre. Il peut y avoir des équipes innovantes dans des crèches municipales comme des professionnels peu motivés dans les structures associatives.

Toutefois, il apparaît clairement, et les EJE présents à Marseille en ont apporté la preuve, qu’il est moins facile de construire, d’argumenter et de défendre un projet lorsque la structure est imposée par un financeur pour rendre service à ses électeurs que lorsque cette structure est mise en place à partir de la volonté d’un petit groupe de personnes désireuses de créer ou d’innover dans les modes de prise en charge des tout petits. Tandis que dans les crèches associatives le projet est la première pierre d’une structure et le ciment d’une équipe, dans les crèches municipales le projet est une construction a posteriori qui peine souvent à s’imposer au financeur.

À bien des égards, la profession des EJE connaît les mêmes heurts et malheurs que bien d’autres professionnels de l’éducation ou de l’action sociale. Ici comme ailleurs c’est la même volonté du moindre coût qui anime les actions conduites. Au final il est aisé de constater que, en dépit des effets d’annonce, la volonté politique demeure bien en deçà de l’engagement attendu au regard des besoins et des exigences exprimées. Au point qu’il est permis de se demander si l’éducation et la santé demeurent le souci prioritaire d’une démocratie et d’une nation économiquement développée telle que la France.


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