N° 846 | du 28 juin 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 28 juin 2007

Les Chibanis, des vieux migrants maghrébins

Fabrice Dimier

Thème : Immigration

Immigrés maghrébins de la première génération, ils sont venus en France pour les grands travaux. Ces exilés ont patiemment construit leur intégration, dans une discrétion qui les a rendus aujourd’hui quasi invisibles. À l’heure de la retraite, ils ne parviennent pas à rentrer au pays. Qui sont ces Chibanis, « cheveux blancs » en arabe ? Quels sont leurs parcours, leurs droits, leurs ressources en termes d’accompagnement social ? Enquête à Paris où ils seraient plus de 60 000 migrants âgés non communautaires.

Paris, boulevard de la Chapelle. Dans le hall de l’entrée du foyer de l’Association pour la formation des travailleurs africains et malgaches (AFTAM), Susanna, la responsable hébergement encaisse le loyer. « Alors vous, c’est une chambre à un lit, wc sur le palier. 400 euros, moins la CAF… Je vous imprime ça ». Lakhdar tend déjà le compte rond. Il le connaît, au centime près. Il sait surtout ce qu’il lui restera pour le mois. Pas grand-chose. Il doit encore régler les formalités de départ, annoncer sa date de retour. Il pense retourner deux mois en Algérie. Pour garder sa chambre, il doit de toute façon payer à l’année. Le minuscule bureau est l’unique lieu de croisement pour les résidents d’un foyer tristement défraîchi. Hébergement initialement provisoire pour des séjours qui devaient l’être également. Dépourvue de suivi social, cette petite structure de trente-cinq lits est pourtant quasi exclusivement dédiée à l’accueil de Chibanis. Seule une mission de médiation sociale a été programmée sur l’année. Son but : l’écoute du public.

Le dilemme des migrants

La chambre de Lakhdar atteint difficilement les neuf mètres carrés. Une télévision, un lit, un miroir. Brisé. À l’image de ses rêves. Comme beaucoup, il est venu plein d’espoir pour gagner de l’argent. C’était le 1er novembre 1964. Il se souvient de la date. Ils s’en souviennent tous. Débarqué à Paris, il se débrouille vite. Les copains lui expliquent le circuit : le logement en hôtel meublé tenu par des Maghrébins, à quatre dans une chambre pour mille francs par mois, les gens à aller voir pour le travail. Quinze jours plus tard, il est salarié. Chauffeur puis ouvrier dans le bâtiment et enfin opérateur dans une fabrique laitière : 6500 bouteilles à l’heure, huit heures par jour jusqu’à la retraite il y a trois ans. Sa chambre, la numéro huit, il l’occupe depuis vingt-cinq ans. Il n’est jamais reparti, définitivement du moins.

Car il ne compte plus les aller-retour entre Paris et M’sila, sa ville natale en Algérie où il a laissé huit enfants et une femme auxquels il envoie une large part de ses quatre cents euros mensuels de retraite. « Elle est contente là-bas. C’est bien comme ça », dit il. Au ton de sa voix, on devine que tout n’est pas si simple. Et maintenant ? « Je voudrais bien rentrer au pays, mais… c’est compliqué… Ici il n’y a rien à faire. Ici, c’est chacun sa télé », regrette-t-il. Ici, là-bas. Là-bas, il y va l’été. Les bras chargés de cadeaux pour entretenir le mensonge collectif de la réussite, dissimuler les souffrances de l’émigré par respect pour lui-même et pour ceux qui lui ont donné le mandat de l’exil. Surtout ne pas tirer un constat d’échec. Rentrer plus pauvre que l’on est parti ? Mieux vaut peut-être ne pas rentrer. C’est tout le dilemme des vieux migrants à l’heure de la retraite. Le travail légitimait leur présence. La fin de la période active les déstabilise un peu plus encore. Le provisoire s’est installé durablement, le non-choix renouvelé jusqu’à ne plus vouloir choisir. Des deux pays ils n’en ont fait qu’un. Les aller-retour mettent en exergue le lien, l’attachement aux deux sociétés qui marquent la trajectoire de ces hommes.

Ils nous appellent les « euros »

Cette oscillation semble également amoindrir le sentiment d’échec ressenti au moment du passage à la retraite : trouver sa place au sein d’une famille avec laquelle on a peu vécu n’est pas simple. « Vous savez là-bas on n’est plus vraiment des Algériens aux yeux des autres », renchérit Ouidir qui s’est joint à la conversation. « L’inflation des produits alimentaires en Algérie, ils disent que c’est à cause de nous. Ils pensent qu’on est au paradis, qu’on est entretenus… Ils nous appellent les « euros » » lâche-t-il amer. « Alors qu’on abandonne sa famille et qu’on reste seul pour la nourrir », explique-t-il.

Aux difficultés liées aux maigres retraites s’ajoutent de nombreux problèmes : la santé d’abord. Pour la plupart, ils ont participé à la construction de la France, exécutant des tâches pénibles qui les ont abîmés physiquement. Mais il y a aussi les périodes de chômage… Ouidir a connu les deux. Électronicien, victime d’un accident après une dizaine d’années de travail en France, il vit dans ce foyer depuis quatre ans après un parcours ponctué d’hôtels meublés et d’hébergement chez l’habitant. Depuis deux ans il n’est pas retourné au pays, faute d’argent. Son fils l’a rejoint. Ouidir assume les deux loyers avec ses 450 euros mensuels. « On arrive à manger, pas tous les jours, mais ensemble, c’est déjà ça, mais je suis coincé ici : je ne peux plus voir ma femme et ma fille », regrette-t-il. Lorsque les complications s’en mêlent, ces voyageurs pendulaires sont contraints à une vieillesse immobile. Ils vivent alors emmurés dans leur foyer, seuls et anonymes (lire article).

Selon une récente étude, 22 % des chibanis logent en HLM, 17 % en chambre (souvent en colocation), 17 % sont hébergés, 16 % vivent en résidence appartement, 15 % sont logés dans un meublé au mois et 10 % en foyer de travailleurs migrants (FTM). Sur les 130 000 lits du parc immobilier des FTM, 35 000 sont occupés par les personnes âgées de cinquante-six ans et plus. Depuis une dizaine d’années, ce chiffre a été multiplié par cinq. Ces structures sont inadaptées au vieillissement et au mode de vie (navettes incessantes…) des vieux migrants.

Des logements plus adaptés

Toutefois, depuis peu, des structures d’hébergement plus en adéquation avec le mode de vie des Chibanis sont mises en place. Les chambres à occupation alternée sont nées de l’initiative de l’Adoma (ex Sonacotra). Ce système a pour but de clarifier le principe des aller-retour, éviter le recours illégal des résidents à la sous-location de leur chambre et libérer des lits là où la demande est forte. Le principe : la chambre est partagée dans le temps entre plusieurs résidants, une convention spécifique est signée. Le contrat de résidence est donc résilié. La chambre peut être occupée par quatre personnes en multi-location de trois mois maximum.

Par ailleurs, l’Observatoire sur les discriminations et les territoires interculturels de Grenoble (ODTI) a mis en place une structure innovante et adaptée aux navettes des Chibanis. Il s’agit d’un système hôtelier très souple. Quatorze appartements d’une vingtaine de mètres carrés sont mis à disposition des migrants pendulaires qui paient au temps de présence : 5,38 euros la nuit ou environ 160 euros le mois et 20 euros de location de boite aux lettres et de bagagerie. La seule contrainte est de réserver environ deux à quatre semaines à l’avance. Téléphone, fax, téléphone arabe…. le système de réservation a connu des débuts chaotiques. Mais l’ODTI peut jouer de souplesse avec ses différents hébergements : une résidence sociale permanente pour Chibanis, une résidence étudiante et un centre d’hébergement et de réinsertion sociale.

Aujourd’hui, le système hôtelier est occupé à 98 % et l’économie moyenne effectuée par les Chibanis qui y résident est de 2000 euros par an. Si cette solution peut paraître très simple, son articulation administrative et économique l’est beaucoup moins. Il s’agit là d’une belle acrobatie. Un contournement juridique astucieux qui s’appuie sur une collaboration avec la DDASS, la CAF et un bailleur HLM. Les retraités sont toujours considérés juridiquement comme des résidents à l’année par l’ODTI grâce à une domiciliation postale (boîte aux lettres nominative permanente) permettant la délivrance d’une attestation de logement auprès de l’administration. Dans ce système hôtelier, les retraités sont privés d’allocation personnalisée au logement (APL) versée par la CAF, mais ils peuvent ouvrir un droit à l’allocation logement temporaire (ALT) octroyée par la DASS.

L’accompagnement social au foyer

Au-delà de ces astuces administratives visant à offrir un logement adapté au fonctionnement de ce public, l’ODTI développe un accompagnement social. « C’est un public qui a un vrai besoin d’être écouté, d’être accompagné », souligne Agnès Bonnot, responsable du pôle social ODTI. L’équipe est constituée d’une infirmière, de deux juristes, d’un psychologue, d’une assistante sociale auxquels s’ajoutent une équipe technique, un secrétariat et des responsables. Les soins à domicile sont rendus possibles le temps de leur séjour. L’infirmière, l’assistante sociale et le psychologue assurent un suivi hebdomadaire et un relais permanent d’informations. Pour Jalil, psychologue à l’ODTI, l’équilibre nécessite une médiation : « Si les structures de type Adoma continuent de ne se préoccuper que de la gestion locative, il va y avoir de gros problèmes ». Même si le suivi purement psychologique n’intéresse pas les Chibanis, ceux-ci expriment des demandes de médiation dans les besoins concrets.

Ainsi, Jalil s’occupe-t-il à mi-temps de la prévention santé, et l’équipe entière investit-elle le tissu associatif et les comités de retraités de Grenoble pour intégrer les migrants dans ce dispositif. Le logement est la principale préoccupation des Chibanis… Et malgré la tristesse des FTM ou la précarité de logements type hôtels meublés, ceux-ci s’y s’accrochent, ils restent, afin de continuer à subvenir aux besoins de leur famille, et aussi pour préserver leur espace de vie, car en foyer les places sont chères, l’attente est longue.


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