N° 1106 | du 23 mai 2013 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 23 mai 2013 | Jacques Trémintin

Le travail social ou l’« art de l’ordinaire »

David Puaud


éd. Fabert, 2013 (60 p. ; 3,95 €) | Commander ce livre

Thème : Éducateur

La profession d’éducateur spécialisé subit, sous l’effet de la rationalisation économique et des logiques managériales, des remaniements importants : fragmentation des services, précarisation des postes, déqualification des fonctions. L’exigence des résultats comptables liée à la marchandisation rampante crée un malaise récurrent, l’un des effets pervers étant la relégation au second plan de la dimension relationnelle, pourtant au cœur de ces métiers.

Ce qui mine les travailleurs sociaux, témoigne David Puaud, c’est le déni et la non-reconnaissance de ces petits riens de l’existence, partagés avec les enfants comme avec les adultes accompagnés. Toutes les interactions tissées au quotidien ne rentrent dans aucune case d’une grille d’évaluation, ni dans aucun registre de protocoles de démarche qualité, ni dans aucune mesure quantifiable d’un rapport d’activité. Ce sont ces gestes, ces attitudes, ces regards que l’on dispense, perçoit, reçoit, ressent : cette main furtive sur l’épaule face à l’adversité, ce clin d’œil d’encouragement marquant la bienveillance, cette inclinaison de la tête montrant l’écoute.

Cet « art de l’ordinaire », qui est aussi diversifié qu’il y a de travailleurs sociaux, est tellement simple et banal qu’on en oublie les manifestations ou qu’on n’en parle pas. Sa pratique relève du flou, de l’incertain et de l’irrationnel et est marquée du sceau de l’indicible. Ce savoir-faire « ne s’apprend pas dans les manuels, il nécessite d’avoir vécu des désillusions sur le terrain, tenté des expériences relationnelles, d’avoir été enduré » (p.33). L’éducateur n’en percevra peut-être jamais les effets, même s’il peut en détecter les signes, pour autant qu’il y soit attentif. L’enjeu de ces actes fréquents, furtifs et répétés n’est pas à chercher dans un quelconque résultat, mais dans le pari de l’accueil de l’autre. Ils se déploient en usant d’intuitions, de bricolages et d’improvisations. C’est une alchimie bien étrange et bien singulière qui donne du poids à ces petites choses en apparence imprescriptibles. Ces microtraces sont réciproques.

Combien d’usagers rencontrés longtemps après rapportent un souvenir qui n’a pas marqué la mémoire du professionnel, mais qui a fait sens pour lui ? Et ce sont justement ces traces d’hospitalité qui, perçant à travers les échanges entre le professionnel et l’usager, fondent la posture de prise en compte. Loin de l’infantilisation, de la séduction ou des jugements de valeur alimentés par des discours normatifs, la coconstruction du projet en collaboration avec l’autre s’adapte à son histoire et à ses affects. C’est là la conception de l’éducateur qui « fait éclore » (du latin educere) plutôt que celui qui comble un manque (educare). Mais un tel choix éthique ne se plie pas à un calcul de coût économique.


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