N° 766 | du 22 septembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 septembre 2005

Le témoignage de Julien

Propos recueillis par Léo Grenel

Conseiller d’insertion et de probation, Julien travaille dans un SPIP depuis treize ans. Gardant l’anonymat car tenu à l’obligation de réserve, il dénonce la méconnaissance de cette profession et la surcharge de travail

Vous travaillez dans un service pénitentiaire de probation et d’insertion. De l’extérieur, on a l’impression, malgré la modification des statuts de mai dernier, qu’un certain malaise perdure. Quels sont les principaux obstacles aujourd’hui à un exercice harmonieux de la profession de conseiller d’insertion et de probation ?

Nous ne sommes pas suffisamment identifiés au sein de l’institution judiciaire et nous manquons de moyens pour mener à bien nos missions éducatives et de contrôle. L’évolution des mentalités nous oblige aussi à modifier nos rapports, tant vis-à-vis des usagers que des partenaires. Nous tendons vers une gestion de plus en plus administrative des mesures, celle-ci se confirmant déjà dans les faits.
Notre fonction est peu reconnue, de même que notre spécificité. De fait, bon nombre d’entre nous souhaite quitter cette administration parce qu’elle n’est pas gratifiante ; je me demande finalement si oui ou non elle nous a bien intégrés dans son sein !

En fait, nous rencontrons fréquemment une fausse représentation de la justice : celle-ci est composée de magistrats, d’avocats et puis il y a l’administration pénitentiaire, formée de surveillants et de directeurs. Rarement sont évoqués le rôle et les missions des conseillers d’insertion et de probation de terrain, ceux qui suivent les personnes condamnées dans le cadre d’une mesure en milieu ouvert ou d’une peine ferme. On peut se demander ce qu’il y a après le jugement et qui « suit » les délinquants ! Je vous le dis : ce sont donc les conseillers d’insertion et de probation, mais dans une indifférence générale. Les prisons font parler d’elles car elles représentent un univers qui excite toujours la curiosité… Parlons certes des prisons, mais aussi des mesures en milieu ouvert et des personnes qui sont suivies.

L’obstacle est là, de fait… J’ai toujours apprécié ce que je faisais… J’ai été recruté alors que nous étions encore des éducateurs. Mais s’il est naturel qu’une profession évolue, il ne faudrait pas qu’on change totalement de métier.

Vous êtes maintenant plus particulièrement chargé de l’aide à l’insertion. Comment, dans la réalité des services, cela se traduit-il ?

La notion d’insertion est une notion quelque peu galvaudée : nous avons pour mission d’orienter les publics vers les structures de droit commun. Cela revient à dire que nous avons davantage un rôle d’orientation que d’insertion. Cela dit, il est évident qu’un travail en amont est réalisé mais, devant une charge de travail de plus en plus importante, le sens de l’accompagnement se dégrade, voire disparaît.

Le député Warsmann a réclamé le 21 juin 2005 un plan d’urgence comprenant une augmentation massive des effectifs des SPIP. La situation est-elle si critique ?

J’ai eu à suivre jusqu’à 130 personnes en plus des tâches administratives inhérentes à notre fonction. Oui, la situation est critique. Nous manquons de collègues mais aussi de gratification qui rendrait par exemple cette profession plus attractive… Nous sommes toujours sous un statut spécial, et cela est pesant.

Finalement, où voyez-vous la noblesse de ce métier ?

D’un point de vue philosophique, notre profession est riche : elle nous place à l’interface d’une société qui condamne et de ceux qui ont transgressé… Elle nous met face à nos propres valeurs et à celles d’une société à laquelle nous participons aussi en tant que citoyens. Par-delà son organisation administrative, de gestion, cette profession nous place face à des personnes en souffrance, condamnées pour un acte délictueux ou criminel. C’est en reconnaissant cette souffrance, en l’identifiant et en orientant les intéressés vers les structures compétentes que nos missions devraient prendre tout leur sens.

De fait, mon principal regret est qu’il n’existe pas de réelle réflexion avec les acteurs de terrain. Je crois qu’on ne s’intéresse pas assez à notre vécu professionnel, à nos expériences… Notre isolement vient de là, il existe chez nous un réel manque de reconnaissance des professionnels. Les conseillers d’insertion et de probation ne sont pas reconnus à leur juste valeur. La réforme concerne principalement les directeurs : aucune lueur, là, pour le CIP de base que je suis…


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