N° 717 | du 15 juillet 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 juillet 2004

Le syndrome post-traumatique : les explications d’un psychologue

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Risque professionnel

Pascal Boes, psychologue du travail et psychologue clinicien, nous dit comment peut survenir un syndrome subjectif post-traumatique. Selon lui, l’expérience et la pratique professionnelle ne préservent pas de la survenue d’un tel trouble. Souvent, explique-t-il, les professions du social, ou celles de la santé peuvent y être confrontées, surtout lorsque les institutions qui les emploient ne prévoient aucune forme d’analyse des pratiques… Oui, mais encore ?

Quels liens faites-vous entre santé mentale et travail ?

Le témoignage que nous relate Marie-Pierre est révélateur d’un aspect que la plupart des travailleurs sociaux connaissent sans qu’il ne soit pour autant reconnu dans le milieu : la peur au travail. Au-delà de l’expérience singulière qui est racontée ici courageusement, bien des interrogations méritent d’être posées.

La problématique de la santé mentale au travail est récente puisque nous en trouvons les premières traces avec les travaux de psychiatres tels Louis le Guillant (1956). Celui-ci se demande en quoi les affections mentales peuvent être imputées au travail. Cependant, ce n’est que dans les années 80 que l’équipe de Christophe Dejours allait apporter une nouvelle approche de la psychopathologie du travail. Sa définition proposée est celle « d’une analyse dynamique des processus psychiques mobilisés par la confrontation du sujet à la réalité du travail. « Dynamique » signifie que l’investigation prend pour centre de gravité les conflits qui surgissent de la rencontre entre un sujet, porteur d’une histoire singulière préexistant à cette rencontre, et une situation de travail dont les caractéristiques sont, pour une large part, fixées indépendamment de la volonté du sujet ».

De la psychanalyse (dont se réfère Dejours), nous apprenons que la construction du sujet se fait dès l’enfance. Expérience précoce qui va « modeler » la personnalité, avec ses lignes de force et ses failles, ses angoisses et ses espoirs. L’individu, ainsi constitué, va aborder le champ du travail avec ses questionnements, ses attentes, qui vont composer une « énigme » (celle de la souffrance originelle propre au « théâtre psychique ») pour laquelle le théâtre du travail peut entrer en « résonance » avec l’histoire infantile du sujet.

Pour que cette « résonance symbolique » puisse trouver une issue favorable (c’est-à-dire où un sujet puisse investir la situation de travail afin d’y poursuivre sa « quête intérieure » héritée de son histoire infantile), encore faut-il que l’organisation du travail l’y autorise. C’est dire que, loin d’être une aventure exclusivement individuelle, la rencontre d’un sujet avec ce « théâtre du travail » se fait avec d’autres acteurs, ce qui ouvre à la contradiction entre l’ordre individuel (la souffrance au travail est d’abord propre au domaine privé) et l’ordre social (en l’occurrence l’organisation et les conditions de travail).

La psychodynamique du travail met en exergue deux « énigmes » : celle d’un sujet et celle du travail, et nous indique qu’une confrontation heureuse entre ces deux « théâtres » (psychique et travail) ne va pas de soi. Effectivement, si la métaphore du théâtre est utilisée sciemment par cette discipline, c’est pour introduire une autre contradiction, celle de la scène et des coulisses, autrement dit, de la lisibilité du travail et de ses avatars.

Dans ce domaine, on reproche souvent aux travailleurs sociaux, et notamment aux éducateurs un manque cruel de lisibilité, et d’aucuns récusent ce que ces professionnels décrivent dans leur pratique, comme la relation à l’autre ou l’accompagnement éducatif. Pourquoi selon vous ?

La psychodynamique du travail s’intéresse à la confrontation du théâtre psychique du sujet et l’organisation du travail. Nous avons dit qu’une distinction existe entre « scène » et « coulisse » du travail. Celle-ci est plus connue en psychologie sous les termes « travail prescrit » et « travail réel ». Le travail prescrit est celui définit par l’organisation du travail via des mesures, des procédures, des consignes, en bref, les règles édictées. Le travail réel c’est… ce « quelque chose en plus » pour que « ça marche », c’est-à-dire pour que le travail soit réalisé et pas seulement à réaliser.

En fait, le travail réel est tout ce qui n’est pas prévu et donné par le travail prescrit. Tout cet « en plus », qui fait cependant le quotidien du travail social. Évidence qui passe par le « faire » et rarement exprimée comme la réalité du travail. Banalisée et passée sous silence, cette réalité contient pourtant tous les germes de la souffrance ou du plaisir au travail. Pourquoi ?

Si ce réel du travail est rarement exposé, c’est pourtant par lui que passent les conditions essentielles de la coopération entre les membres d’une équipe (direction comprise). Il est reconnu que les salariés ne font jamais uniquement ce qui leur est prescrit de faire. Pour que l’activité soit réalisée, il faut pallier les manques de la prescription et c’est là un des problèmes liés au travail. Jusqu’où la prescription du travail tient-elle compte du réel du travail ? Ou dit autrement, jusqu’où existe-t-il des espaces dédiés à l’expression du travail réel ?

Si certaines formes de coopération sont déterminées par les règles de métier, il n’en demeure pas moins que l’exercice professionnel requiert une organisation finalisée par une production de biens ou de services pour laquelle la coopération avec d’autres professions est une condition indispensable au travail. La coopération implique la confiance, or celle-ci ne se construit que si l’on partage les mêmes règles collectives, issues de la confrontation d’expériences. Règles différentes de la prescription (c’est-à-dire prescrites par l’institution).

Existe-t-il une spécificité dans le travail social ?

Dans le travail social, ces règles sont peut-être plus difficiles à construire car « l’objet du travail » (aide et assistance, éducation, animation), implique une relation à un autre généralement en souffrance (le terme généralement utilisé est celui de « population en difficulté ») et dont le contact quotidien apporte, certes de nombreuses reconnaissances (l’utilité sociale n’est pas la seule), mais aussi de la souffrance et de la peur. Peur de l’accident toujours possible chez la personne handicapée mentale (comme c’est le cas dans le témoignage de Marie-Pierre), peur du passage à l’acte du jeune « déviant », peur de ne pas « être à la hauteur », etc. Peur que bien souvent, tous les travailleurs sociaux connaissent… et passent sous silence ! Osera-t-on dire que l’on est parfois débordé, « largué » par la situation ? Osera-t-on entendre la souffrance de son collègue ? Oui si l’on se sent en confiance au sein de l’équipe, non dans le cas contraire.

Pour autant, rarement l’expression et l’écoute de la souffrance ne sont considérées comme faisant partie intégrante des règles de travail. Tout au plus s’accorde-t-on à leur donner le statut d’anecdotes entre deux couloirs, au gré des affinités électives des relations de travail. Les débutants en travail social, connaissent bien ce sentiment angoissant et douloureux de vouloir bien faire (trop peut-être) sans trouver d’issues aux questions liées à la pratique dans leur intégration à une équipe qui autoriserait une élaboration (Que dois-je faire ? Comment ?..). On comprend dès lors que le déni du réel du travail puisse parfois conduire à des formes de décompensation, dont le syndrome subjectif post-traumatique n’est qu’une des formes possibles. L’hypothèse d’une origine (étiologie) professionnelle au risque psycho pathologique n’est donc pas à écarter, même si une réponse univoque ne peut être avancée actuellement.

L’expérience et la cohérence de la pratique professionnelle peuvent-elles constituer un rempart contre les risques de développer un tel syndrome ?

L’identité professionnelle est souvent considérée comme une forme d’appartenance à une communauté de savoirs et d’expérience. Mais la formation et l’expérience sont-elles suffisantes pour se prémunir des risques du métier ? Certes non, l’histoire de Marie-Pierre nous en témoigne. Expérimentée et compétente, cela ne lui a pas suffi pour se protéger des risques du métier. Le travail recèle toujours d’inattendus au destin parfois funeste. Marie-Pierre a-t-elle une « trop grande sensibilité » comme semblent le suggérer les dirigeants de son institution ? Est-ce réellement une affaire de personnalité ?

Il serait extrêmement hâtif de s’accorder avec une telle « explication », dont l’individualisme fait précisément l’économie d’une réflexion sur le fonctionnement collectif du travail. Un dénouement psycho pathologique à une situation traumatisante au travail, ne tient-il pas également (peut-être avant tout) à l’absence d’élaboration collective du vécu potentiellement traumatique avec ses collègues, à la « psychologisation » du problème par les dirigeants (ne leur jetons pas la pierre, leurs responsabilités sont tout aussi écrasantes que pour les travailleurs sociaux), et donc au déni du travail réel (avec sa part incontournable de risques et tous ses possibles).

Le travail social, du fait de sa professionnalisation est de plus en plus soumis à des injonctions de compétences (les « bonnes pratiques » et leurs évaluations légiférées par la nouvelle loi des institutions médico-sociales en est un exemple) et de résultats. Les prescriptions deviennent de plus en plus nombreuses et précises, ce qui, en soi, n’est pas délétère… sauf si elles se font au détriment du travail réel et de la construction de l’identité professionnelle.


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