N° 695 | du 5 février 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 février 2004

Le suicide des jeunes : un fléau social

Joël Plantet

Thème : Suicide

Se supprimer alors que la vie est encore tout entière devant soi constitue souvent une énigme pour l’entourage. C’est, en tout cas, un sujet difficile à aborder pour tout le monde. Ce fatal passage à l’acte interroge nos conceptions de la vie, notre environnement social, les relations entre générations. Associant largement les jeunes, des rencontres internationales ont eu lieu en décembre à Paris, accompagnées par un festival de films sur le sujet. Une initiative inédite et parfois décapante.

À Limoges, depuis quelques semaines, un lycée de taille moyenne (660 élèves, 80 profs) tente de se remettre du choc. Lorsque deux élèves — l’un en terminale scientifique, l’autre préparant son bac pro — s’étaient suicidés, le premier en octobre, le second un mois plus tard, la sidération s’était évidemment installée. Qui s’est renforcée quelques jours plus tard avec l’annonce du suicide d’un troisième élève, 16 ans, en deuxième année de BEP.

Quel secret fil rouge conducteur entraîne cette spirale effrayante ? Le lycée n’est pas connu pour être particulièrement rigide, les trois élèves n’étaient pas, semble-t-il, liés par quoi que ce soit et, malgré le fait que l’un d’eux soit psychologiquement « suivi », aucun n’avait tiré de sonnette d’alarme ou émis quelque appel. Quelques réponses au désarroi ont tenté de se mettre en place : cellule d’écoute installée après le deuxième suicide, transformée en cellule de crise au troisième, avec psychologues et pédopsychiatres ; réunions parents/élèves/professionnels de santé et d’éducation pour imaginer des outils de prévention… L’actualité nous fournit malheureusement, et de manière récurrente, ce type d’informations…

Dans Le jeune Werther, un des plus beaux films de Jacques Doillon (1993), Guillaume, le meilleur pote d’Ismaël, se suicide. Certes, son groupe de copains copines était passé en quatrième, et pas lui ; mais l’explication était loin d’être suffisante. Une enquête avait démarré, menée tambour battant par des adolescents exigeants et culpabilisés, articulant combines et stratagèmes, qui les fera aller, après avoir emprunté mille pistes, jusqu’à un semblant de réponse… Une œuvre en forme de bel outil de réflexion.

La vie ! ? ça vaut le coup… Tout est dans le double point : avec cette exclamation-interrogation, les organisateurs des Rencontres internationales de prévention du suicide donnent en effet le ton. Avec quelques associations ou organismes spécialisés (La Cathode, Action formation recherche en santé communautaire (AFRESC) et Phare enfants parents) et en partenariat avec la Caisse régionale d’assurance-maladie (CRAMIF), la puissante et ancienne (100 ans il y a peu !) Fédération mutualiste parisienne [1] orchestrait, les 4 et 5 décembre 2003, un rendez-vous d’un type nouveau au Palais de la Mutualité à Paris.

L’objectif était double : d’une part, améliorer la connaissance des pratiques des travailleurs sociaux et soignants, croiser les expériences de prévention du suicide des jeunes, y compris celles des pays voisins, et repérer quelques outils nouveaux (en projet, la création d’un centre de ressources). Mais il s’agissait d’autre part d’installer un véritable espace d’échanges entre jeunes et adultes. Bref, on était là pour croiser les regards, favoriser les synergies, faire naître les idées, et entendre la jeunesse sur le sujet. Des tables rondes y étaient parallèlement organisées, traitant du Goût et dégoût de la vie, de la dimension sociale du suicide, des pratiques de prévention et de prise en charge ou encore de Vivre avec les blessures de la vie.

Dans un espace prévu à cet effet, plusieurs associations exposent leur travail : interactif, le Théâtre de Jade fait connaître ses différents forums en lien avec la santé des jeunes ; dans le même ordre d’idées et en partenariat avec le collège coopératif de Paris, Action formation recherche en santé communautaire vient de mettre en place un diplôme des hautes études en pratiques sociales (DHEPS) avec mention promotion de la santé. La Cathode [2] expose ses collections de films à destination des jeunes ou des professionnels. Le Comité régional d’éducation pour la santé d’Ile-de-France (CRESIF) distribue, lui, une bibliographie en matière de prévention du suicide, tandis que le Centre national de documentation audiovisuelle en santé mentale (CNASM) de Lorquin propose ses films. Réalisée par des jeunes pris en charge par la protection judiciaire de la jeunesse, une fresque avait visé « à améliorer le bien-être des jeunes en privilégiant la liberté d’expression et l’ouverture à toutes les formes d’art ». Un système de vidéocarte permet de visionner une sélection de films sur l’un des trois téléviseurs mis à disposition.

Les Suisses de Stop suicide font signer une pétition adressée à la Ville de Genève « pour prévoir que 0,7 % du budget de fonctionnement du Département municipal des affaires sociales, des écoles et de l’environnement soit consacré à la prévention du suicide ». Créée fin 2000 et peu connue encore, cette petite association se veut militante, n’hésitant pas à organiser des manifestations pour mettre les pouvoirs publics devant leurs responsabilités : « Faire parler du suicide, dans un bon contexte et sans banalisation, est une solution logique pour une prévention efficace, principalement là où il doit et peut le plus être évité : auprès des jeunes, c’est pourquoi nous marchons dans la rue ».

Les associations d’écoute sont présentes elles aussi : co-organisatrice des rencontres, Phare enfants parents organise des opérations de sensibilisation depuis une douzaine d’années maintenant, et projette de créer prochainement à Paris un « espace d’accueil des parents en difficulté et des jeunes en mal-être ». Forte actuellement de soixante-dix bénévoles qui tous bénéficient d’une formation initiale, Suicide écoute reçoit 14 000 appels par an [3]

À côté des tables rondes et des stands, en toute complémentarité, un festival cinématographique va proposer non-stop à un public fortement hétérogène différents courts et moyens métrages : films de prévention, de formation, de fiction, documentaires, dont l’immense majorité est réalisée par des jeunes, venus parfois de loin les présenter.

De toute évidence, le suicide est un problème majeur de santé publique : le phénomène représente en France — comme d’ailleurs dans d’autres pays développés — la deuxième cause de mortalité chez les jeunes de moins de 24 ans (derrière les accidents de la route), mais la première cause chez les 25-34 ans. Même si les chiffres varient légèrement selon que l’on écoute tel ou tel organisme, tous sont effrayants. « Chaque année, environ 12 000 personnes se suicident en France, ce qui représente plus d’un suicide par heure » s’alarme Suicide écoute. Et « encore ces chiffres sont-ils sous-estimés d’environ 20 % selon le dernier rapport du Haut comité de la Santé publique »… Un plan national de prévention du suicide — qu’est-il devenu ? — avait d’ailleurs été lancé en 1999 par Kouchner, alors ministre de la Santé.

En amont, les tentatives de suicide — elles sont estimées à environ 150 000 par an — ne sont en aucun cas à considérer comme de simples actes isolés : interrogeant la collectivité, elles soulèvent crûment des interrogations dérangeantes sur nos conceptions de la vie, sur nos rapports aux autres, nos relations inter-générationnelles, et sur la société que nous transmettons à nos enfants.

Menée par Phare enfants parents en 1997 à partir d’une enquête auprès de soixante-dix parents d’enfants suicidés, une étude avait été jusqu’à dresser une sorte de profil type des adolescents suicidaires : « Ils sont beaux, en bonne santé, intelligents, précocement éveillés, avec un bon cursus scolaire. Ils ont des dispositions artistiques pour le dessin, la poésie, la musique, l’expression manuelle et sportive. De nature ouverte aux autres, généreux, ils sont sensibles à la souffrance d’autrui et à la misère du monde ». Au-delà d’un style qui prêterait — presque — à sourire tant la souffrance peut en paraître absente, la question du dépistage est bel et bien posée.

Une bonne nouvelle dans ce contexte obscur : une étude publiée le 4 décembre 2003 par deux chercheuses (Marie Choquet et Virginie Granboulan) établissait que l’attention portée aux adolescents ayant commis une première tentative de suicide s’était « nettement améliorée », dans les hôpitaux. Même s’ils ne sont que 25 % des suicidants à aller à l’hôpital après une TS, l’évolution du taux d’admission pour ceux qui s’y présentent (à peu près 100 %, avec une durée d’hospitalisation de 4, 6 jours en moyenne) est un indicateur positif, rompant avec ce qui avait été observé toutes ces dernières années.

En effet, « le premier passage à l’acte suicidaire est, en soi, un acte grave, la récidive ne viendra que confirmer cette gravité. Toute banalisation d’une première tentative de suicide serait donc préjudiciable pour le devenir du sujet ». Ces jeunes — il s’agit pour une immense majorité de filles (79 %) — « n’ont pas de « stigmates aisément perceptibles par l’entourage »… Mais l’écrit appelle à la vigilance : « pourtant, à y regarder de plus près, ces jeunes suicidants sont en souffrance au niveau de leur scolarité ou de leur vie relationnelle ». L’étude avait porté sur 500 jeunes hospitalisés après TS dans dix centres hospitaliers de villes moyennes : il apparaissait ainsi que 45 % d’entre eux avaient subi une agression physique, et 23 % une « agression sociale ».

« Plutôt souffrir que mourir, c’est la devise des hommes » observait ce bon Jean de la Fontaine. De ces films et de ces journées, quelques certitudes auront émergé : l’adulte se doit de mieux, de beaucoup mieux accueillir la question existentielle… Trop souvent, l’adolescent se trouve coincé par le regard que l’on porte sur lui, alors que dans ce type de détresse, une parole sensible doit être échangée, ne contraignant pas un jeune en manque d’espoir à une dualité oui/non ; sachons donc aussi laisser vivre des espaces d’incertitude. Mais surtout, ne tournons pas trop vite la page de ce dont l’ado n’aura plus guère envie de parler après passage à l’acte… Et certains messages de prévention peuvent certainement davantage être dispensés auprès des parents.

« Placer la prévention au cœur de la santé » ambitionne depuis longtemps la FMP. En l’occurrence, plus de cinq cents personnes se sont intéressées, pendant ces deux jours, à cette sensible problématique : chiffre d’ailleurs diversement commenté chez les organisateurs, certains s’en réjouissant, d’autres en revanche ayant manifestement espéré davantage de monde. Reste que cette initiative originale, brassant les générations, les gens de cinéma, les travailleurs sociaux, les psychiatres et surtout les jeunes concernés, est bénéfique, voire exemplaire. Une copie de chaque œuvre cinématographique se trouve aujourd’hui à la Fédération mutualiste, et l’on ne peut que souhaiter leur mise à disposition auprès des associations pour alimenter des débats à venir.

La démarche — ces Rencontres internationales doublées du Festival de films — sera renouvelée, et c’est fort heureux. Toutefois, des efforts restent certainement à envisager : après les interventions parfois doctrinales d’une des tribunes, par exemple, une jeune réalisatrice s’était vivement emparée du micro pour affirmer que malgré tous les outils et riches échanges qu’elle avait pu glaner lors de ces deux journées, certaines communications manquaient singulièrement… de vie (un comble) !

Par ailleurs, certains participants se sont demandés pourquoi tant de discrétion… Sur les portes de la Mutualité, des affiches plutôt frugales intitulées La vie : ça vaut le coup ! annonçaient très (trop ?) sobrement l’événement. Pourquoi pas, ont interrogé plusieurs visiteurs, une large banderole ou un affichage franc, comme cela se fait lors des rencontres portant sur d’autres thèmes moins gênants, exhumant enfin un sujet plutôt tabou de l’ombre et proclamant enfin l’importance de l’enjeu ?


[1FMP - 24, rue Saint-Victor - 75005 Paris. Tél. 01 40 46 10 06.
AFRESC - 68, rue Saint-Antoine - 75004 Paris. Tél. 01 42 72 07 90. mail : afresc@tiscali.fr
Phare enfants parents - 0810 810 987 (ligne d’écoute)

[2Co-organisatrice des journées sur la prévention du suicide et outil précieux, la Cathode produit des films associant réalisateurs, chercheurs et publics jeunes, n’hésitant jamais à innover.

Ainsi, des ateliers de réalisation de films, animés par un cinéaste, travaillent avec des groupes de jeunes. Destinés à l’intervention sociale, les documentaires de l’association (réunis dans la collection Un film pour en parler) sont, depuis dix-huit ans, de réels apports pour les travailleurs sociaux. Ce travail a d’ailleurs été récompensé à maintes reprises : au festival du film socio-éducatif de Nancy, à Vidéopsy (Lorquin), à Vidéo et fait de société (Auxerre), au festival Arrimage ou encore à celui du film médical des entretiens de Bichat (5 prix !).

Or, l’association, qui se définit comme un « laboratoire pour le lien social » souffre cruellement, dans le sillage de la politique actuelle et malheureusement à l’instar d’autres organismes, d’une baisse de certains de ses financements institutionnels, entraînant « une situation critique sans précédent ». Un appel à soutien a été lancé, pour la constitution d’un fonds associatif.

La Cathode - 119 rue Pierre Sémard - 93000 Bobigny.Tél. 01 48 30 81 60

[3Quelques adresses
• Fil santé jeunes - (tous les jours de 8 h à minuit)
N° vert gratuit : 0800 235 236
• Suicide écoute - 5, rue du Moulin vert - 75014 Paris (24 heures sur 24, 7 jours sur 7) N° d’appel : 01 45 39 40 00. Ligne administrative : 01 45 39 93 74.
• SOS Suicide Phénix - 36, rue de Gergovie -75014 Paris (permanence de 12 h à 24 h). Tél. 01 40 44 46 45
• SOS Amitié (24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 44 numéros en province) - N° prioritaire : 0820 066 066
• SOS Dépression (24 heures sur 24, 7 jours sur 7) Tél. 01 45 22 44 44
• Croix Rouge écoute (de 10 h à 22 h du lundi au vendredi, de 12 h à 18 h le w-end) N° vert gratuit : 0800 858 858
• La Porte ouverte (7 jours sur 7, de 14 à 21 h) : Tél. 0803 33 33 11.