N° 702 | du 25 mars 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 mars 2004

Le succès des ateliers d’écriture

Mireille Roques

Thème : Écriture

Apprendre à mieux formuler sa pensée sur le papier se pratique de plus en plus. Le secteur socio-éducatif n’échappe pas à cet engouement. Que ce soit des assistantes sociales, des assistantes maternelles ou encore de jeunes primo-délinquants, écrire en groupe, sous la houlette bienveillante d’une animatrice, semble avoir pour tous un effet bienveillant, voire réparateur.

Des assistantes sociales écrivent

À l’initiative du Comité de liaison et de coordination de services sociaux (Clicoss) de Seine-Saint-Denis, un groupe d’assistantes sociales s’est réuni pendant un an pour jeter sur le papier leurs doutes, leur rage, leurs insatisfactions mais aussi leurs convictions et leurs bonheurs

Les quinze revues sont disposées sur la table, chacune décorée d’un bolduc. Gâteaux et bouteilles achèvent de donner un air de fête à la remise de ce vingt-neuvième PLUME [1]. — la revue du Clicoss 93 — remise en avant-première à chaque participante de l’atelier d’écriture dont est issu ce numéro spécial. A deux ou trois exceptions près, elles sont toutes là, elles qui pendant un an, à raison d’une matinée par mois, ont vécu l’aventure de « Dire son métier », le dire non plus en réunion, entre deux portes ou sous forme de rapport, mais le dire autrement.

En effet, remarque Nicole Barrocco, l’une des deux animatrices : « Si l’écrit dans notre société semble devenu la mesure de toutes choses et (si) les travailleurs sociaux sont tenus de plus en plus de fournir énormément d’écrits professionnels dont l’exigence de rationalité est capitale et les enjeux décisifs (…) ils produisent peu d’écrits eux-mêmes, en dehors de ces écrits institutionnels et encore moins d’écrits sur le vif du métier, sur leur vécu, leurs questionnements au fil des interventions et des situations auxquelles ils sont confrontés. » Alors, pour tenter de briser ce silence et s’appuyant sur une expérience précédente en Indre-et-Loire, la déléguée du Clicoss a proposé au conseil général de mettre en place un atelier d’écriture, projet engagé et mené à terme au long de l’année scolaire 2002-2003.

Dès le départ, il est arrêté que ce travail doit aboutir à un numéro de PLUME et qu’il n’y aura aucune censure. Objectif réalisé : un an après le début de l’atelier paraît un numéro tout à fait exceptionnel, tant par son contenu que par la qualité de sa présentation. Quant à la liberté de ton, on la trouve au détour de certains textes bien sentis, tel un « Petit doigt sur la couture » qui risque de faire grincer quelques dents.

Si ce texte-là est individuel, la plupart de ceux publiés résultent du montage de chapitres ou de phrases qui, sur un même sujet, trouvent leur cohérence dans une émotion partagée. Isabelle Arenque, venue tardivement au service social et pour qui écrire équivalait à « un accouchement sans péridurale », s’en étonne encore : « Chaque fois qu’on écrivait des choses — nous pourtant si différentes — on trouvait des résonances qui nous donnaient un point d’accroche. » Sa motivation, en se présentant à l’atelier, était d’abord d’être moins en difficulté par rapport à l’écrit, de trouver des techniques pour arriver à développer sa pensée sur le papier.

Et puis, dès la première séance — une mise en bouche par le jeu des cadavres exquis — elle découvre un plaisir, un plaisir qui ira s’accentuant au fil de l’année et une créativité dont elle ne se soupçonnait pas capable. C’est ainsi qu’elle s’exerce avec bonheur aux haïkus, ces très courts textes japonais qui, dit-elle, l’intéressent en ce qu’ils témoignent « d’une impression à un moment donné. » Haïkus, poèmes, courts textes émaillent le numéro de Plume comme autant de soupirs, d’interrogations, d’éclats de vie.

Tout comme pour Isabelle Arenque, c’est la difficulté d’expression qui a poussé Éliane Pioli à s’inscrire à l’atelier. Cette assistante sociale de la CRAMIF a, par le passé, participé à un atelier d’Élisabeth Bing et trouvé que « cela lui avait libéré l’esprit autant que l’écriture. » Toutefois elle a quelque retenue à se retrouver dans le groupe et participe avec une certaine méfiance aux premières séances. Puis, dit-elle, elle a commencé à sentir le groupe se souder, devenir une entité et elle a pu « dépasser l’émotion qui bloque pour trouver les mots qui en rendent compte. » Elle a aussi en tête un projet plus personnel qu’elle n’est pas parvenue jusque-là à concrétiser : celui d’écrire à ses deux enfants l’histoire de leur adoption. Le déroulement des séances va l’y aider.

D’abord, l’animatrice lit un texte puis propose un sujet en rapport avec la vie personnelle. À une proposition autour du « A qui écrivez-vous, comment, dans quelles circonstances ? » Éliane voit l’occasion d’évoquer ce moment si fort de sa vie mais, invitée à lire son texte, l’émotion la submerge et c’est sa voisine qui prend le relais. Aujourd’hui Éliane n’a pas encore écrit d’autres pages à ses enfants mais elle sait que cela, un jour ou l’autre, se fera… L’atelier a été également pour elle la possibilité de confronter son vécu d’assistante spécialisée avec des collègues venues d’autres horizons et ceci, en deuxième partie, quand il fallait passer du personnel au professionnel. Nicole Barrocco se souvient de la difficulté pour le groupe de répondre à une question aussi évidente que celle-ci : « Que ne savez-vous pas faire ? » et, surtout : « Que savez-vous faire ? » Passe encore pour les savoir-faire domestiques, artistiques ou intellectuels mais pour ce qui est des compétences professionnelles : grande perplexité…

Toutefois, la lecture des textes sera le prétexte à parler de la pratique, Yvette Moulin, la deuxième intervenante, jetant les passerelles, établissant les liens, invitant aux associations ou confrontations. Assistante sociale de formation, elle ne cesse de s’étonner : « Que de compétences apparaissent alors ! Relevant de « l’évidence » diront certains ! C’est-à-dire d’un mélange complexe et mouvant de savoir-être, de formations initiales, de formations professionnelles ou d’expériences, « le savoir-faire »… Compétences trop souvent méconnues, mal nommées : écoute, observation, recueil d’informations, mais aussi analyse, adaptation constante, ruse, « travail en apnée », acharnement, anticipation, débrouillardise… bricolages nobles qui doivent constamment faire le lien entre des valeurs générales et des sujets particuliers. »

Marie-Line Vergnes, elle, n’a pas de problèmes avec l’écriture. Elle s’y adonne sans retenue et a même publié un livre [2]. Elle voit dans cette offre de participer à l’atelier l’occasion de « dégager un moment pour (se) faire plaisir » et prendre du recul par rapport à sa profession, en appuyant sa réflexion sur les écrits des autres. Comme ses collègues, elle trouve du réconfort dans le fait que « l’on se sente très proches dans notre ressenti (et que) l’on exprimait toutes, de façon différente des choses similaires » En découvrant « le patchwork final », elle peut reconnaître la patte de chacune et « en lisant chaque écrit, revoir le visage de la collègue et même la couleur du moment où cela a été écrit. »

Parmi les émotions fortes qui les soudent : leurs difficultés face aux situations qui mettent en scène des mères et des enfants. Dans « Clignotants danger », c’est la confrontation avec une charmante jeune femme infanticide ; dans « Persévérance, maître mot » : la litanie des appels téléphoniques, courriers, relances qui sont le quotidien de l’AS en recherche d’hébergement. Et trop souvent, au bout, l’impuissance… Pour toutes les participantes, l’atelier a constitué une parenthèse de bonheur dans leur quotidien professionnel et souvent personnel. Il a donné envie à certaines de continuer à écrire, à d’autres de reprendre des études, à toutes de faire lire ces textes à leur entourage, « Pour montrer à mon mari pourquoi je suis si fatiguée le vendredi soir », aux collègues « Pour partager et leur donner envie de s’inscrire la prochaine fois ». Elles en sont sorties plus sûres d’elles, plus confiantes, plus battantes. Partantes, ô combien ! pour un nouveau projet : celui de mettre en scène leurs écrits pour qu’un public plus large les écoute Dire leur métier.


Des assistantes maternelles écrivent

Elles sont mal connues et leur métier souffre d’un manque de lisibilité. Alors, à l’initiative de l’une d’elles, elles ont décidé de se retrouver régulièrement pour échanger leurs expériences et leurs souvenirs. De ces rencontres est né un livre, dédié à tous ces enfants qui, un temps, ont traversé leur vie

C’est Jeanne qui, depuis longtemps, avait cette envie d’écrire un livre sur son travail avec les enfants. C’est Yvette Moulin, formatrice au MRERS [3] qui, reprenant du service - social - pour renouveler des agréments d’assistantes maternelles, s’interroge sur les compétences et les représentations de cette catégorie de professionnelles, si peu sûres de leur légitimité qu’elles se définissent comme « la dernière roue du carrosse ». C’est un psychologue du service de l’accueil familial de l’Essonne, l’employeur, qui encourage le projet, né de la rencontre des deux femmes, de réunir un groupe d’assistantes maternelles et d’échanger sur leurs vécus, « vécus de mères, vécus d’époux, d’épouses, de femmes, de salariés… ». C’est une première lettre de Jeanne à des collègues, qui donne le coup d’envoi à une aventure de trois années — de novembre 1997 à décembre 2001 — à laquelle participent sept femmes et un homme, hors institution, dans un espace de liberté, chez Jeanne, sur la base du volontariat pour les assistantes, du bénévolat pour l’animatrice, à raison d’une fois par mois, entre quatorze et seize heures.

Né d’un désir et d’un constat, le groupe va peu à peu s’organiser autour de trois impératifs : confidentialité et respect de toute expression, logistique rigoureuse, convivialité. La rencontre du désir des assistantes maternelles et leur « (…) principal souci d’être authentiques, d’exprimer le mieux possible (leur) ressenti sur ce qu’(elles) vivaient, sur ce qu’elles comprenaient ou ne comprenaient pas » avec les interrogations de la formatrice sur le hiatus entre leur positionnement de professionnelles et l’affichage d’un manque total de confiance en leurs compétences, va permettre l’émergence d’une identité collective en même temps que la différenciation au sein du groupe. Yvette Moulin : « Jamais, lors des premiers mois, alors que je ressentais le groupe comme homogène, je n’aurais pu penser que chacune d’entre nous allait peu à peu se révéler avec autant d’authenticité, chacune avait son histoire, ses réflexions pertinentes sur ses expériences… Plus je les connaissais, et plus chacune d’entre elles m’apparaissait comme « une mine d’expériences » et de savoirs transmissibles à partager pour mieux comprendre cette fonction qu’elles assumaient. »

Plus que tout autre métier, celui d’assistante maternelle mêle pratiques maternelles et pratiques professionnelles, activités domestiques et activités éducatives et se nourrit d’un vécu qui apparaît au fil des pages marqué par les difficultés, l’abandon, la solitude. C’est Katia, orpheline marocaine à l’enfance servile ; Colette, abusée par son beau-père ; Marie-José, jeune mère portugaise séparée de sa fille malade, emmurée dans son silence… Comme en écho, leur répondent les enfants qui ont traversé leurs vies — pour quelques jours ou plusieurs années —_ et c’est certainement les pages les plus émouvantes que celles qui racontent ces histoires d’enfances brisées : Caroline et Frédéric rendus à leur mère et brûlés vifs dans l’appartement, Claire qui ne connaît que la violence, Thierry, ingérable, qui finira par partir… Il y a aussi tous ceux qui se sont reconstruits, ont pu retrouver leur famille et ceux qui sont restés : Sophie, Jacques, Sonia… Il y a des moments difficiles et les moments de joie ; il y a les familles des enfants et sa propre famille et surtout, pourrait-on dire, il y a les travailleurs sociaux.

Ceux-ci, à quelques heureuses exceptions près, ne sortent pas grandis de l’affaire : « Combien de travailleurs sociaux font réellement confiance aux assistantes maternelles ? » interroge l’une des participantes ; « Il est regrettable que, pleins de leur « savoir théorique » certains n’écoutent pas les messages transmis (…) » regrette une autre. Et de constater : « L’avis du quotidien, ce n’est pas rien ! ». En effet, au-delà de ces récits de vie, de ces réflexions sur la difficulté d’être reconnue - « C’est dur de dire qu’on fait un « métier » alors qu’on est à la maison » - ce qui ressort de tous ces témoignages est le manque de reconnaissance de l’administration, l’aide sociale à l’enfance, et tout particulièrement des assistantes sociales. Si les éducatrices apparaissent peu et si les psychologues ne sont pas épargnés - « La psy me remet à ma place (…) A qui exprimer mon désarroi. ?

L’assistante sociale comme la psy sont à l’écoute de cet enfant : qui peut entendre que cet enfant me perturbe de plus en plus profondément par sa manière de fonctionner ? » - ce sont elles qui symbolisent le mépris dans lequel les assistantes maternelles se sentent tenues. Les accusations sont fortes, à la mesure de la déception : « Nous ne sommes que des employées ; nous n’avons pas notre mot à dire » ; et encore : « Nous ne sommes que des outils que l’on peut manipuler, déplacer ou rejeter comme bon leur semble… ». Inaptes à répondre au sentiment de non-reconnaissance de leur travail et de leurs difficultés, à la crainte de perdre leur agrément, à leur solitude, les intervenants sociaux et l’administration aggravent souvent la situation par un positionnement imbécile. Confrontée à Thierry, un enfant extrêmement perturbé qu’elle ne parvient pas à cadrer, l’une des participantes témoigne de l’abandon dans lequel elle s’est retrouvée, puis des mesures de rétorsion que son obstination lui a value. « Le seul sentiment qui me reste de cette expérience, écrit-elle, c’est de voir des éducateurs, des assistantes sociales, des psychologues, des médecins avoir cette toute-puissance sur nous, sur notre carrière, sur notre vie. ».

Au travers de ces pages apparaît la complexité d’une profession hors norme, mal connue, peu reconnue, une profession où chacune puise en elle-même des trésors d’amour et de patience et où le savoir-faire se marie intimement au savoir-être. Un métier dont chaque étape porte un nom d’enfant. Yvette Moulin : « L’objectif de ce groupe était double : écrire sur notre vécu, transmettre nos expériences, pour soi, pour sa propre famille, pour les enfants gardés et, à partir de ces écrits, repérer les savoir-faire, les compétences nécessaires à la fonction, par là même mieux percevoir cette fonction et le contexte dans lequel elle s’exerce. » La mission a été accomplie : le groupe est resté uni et se retrouve de temps en temps autour d’un repas. Certes, deux ans après, les fragilités remontent à la surface mais chacune a compris qu’il y avait des stratégies pour sortir du silence et prendre la parole. Pour les enfants. Pour elles. Pour leurs familles. Et pour les travailleurs sociaux.


Des jeunes en difficulté écrivent

Ce sont des adolescents, certains encore des enfants. Ils ont volé des CD, piqué des pièces de scooter, racketté ou tapé un camarade… Ils sont passés devant le juge qui a ordonné une mesure de réparation. Parmi les mesures innovantes : l’atelier d’écriture qui permet tout à la fois de se réapproprier l’histoire et de s’imaginer à la place de la victime. Pour mieux mettre un point final à l’épisode

Régis a 17 ans ; il est maçon et a été arrêté alors qu’il gardait les mobylettes de ses copains occupés à « dépouiller » un scooter.

Papy a 14 ans ; il est en cinquième et les parents d’un de ses camarades de classe ont porté plainte contre lui pour violences.

Aurore a 13 ans ; elle est en quatrième et, avec deux amies, elle s’est fait interpeller par des vigiles au sortir d’un grand magasin où elles avaient piqué divers colifichets.

Tous trois ont comparu devant le substitut du procureur, lequel a décidé d’une mesure alternative, charge au SERP (Service éducatif de réparation pénale) de l’ADSEA du 93 d’en définir le contenu. Parmi les activités réparatrices, la rédaction d’une lettre — à la victime, au procureur, aux parents… — a, depuis trois ans, fait la preuve de son efficacité et l’atelier, créé et animé par Martine Clément, accueille à intervalles réguliers son lot de jeunes primo-délinquants.

Entrée il y a 5 ans au SERP comme médiatrice, Martine Clément est alors amenée à partager la préoccupation de l’équipe qui, pour des raisons pédagogiques, réfléchit à la mise en place d’activités de groupes. Elle-même travaille depuis longtemps sur l’écrit, auprès de professionnels du social et d’autres secteurs et elle propose de mettre son expérience au service des mineurs. La rédaction d’une lettre n’est pas vraiment une nouveauté et magistrats et éducateurs invitent depuis un certain temps les jeunes à s’y soumettre. Toutefois, la démarche n’est pas formalisée, le destinataire non précisé et la lettre est le plus souvent griffonnée sur un coin de table. L’atelier, au contraire, offre un lieu repéré — une salle dans les locaux de l’ADSEA — un destinataire et intervient en fin de mesure, après que le mineur ait eu des entretiens avec l’éducateur référent et une réflexion sur son acte.

Régis, Papy et Aurore sont donc convoqués ce mercredi après-midi pour une heure et demi de travail et prennent place autour de la grande table. Martine Clément a au préalable rencontré leurs éducateurs respectifs pour avoir des informations sur leur délit et leur personnalité. Ainsi apparaît-il que Papy, certes coupable de violences envers le jeune Kevin, a sans doute payé le prix fort du fait que son camarade était fils de policier. La séance d’aujourd’hui devrait lui permettre tout à la fois de s’approprier son acte mais aussi de se décharger d’une culpabilité excessive. Pour certains, un écrit a été déjà produit : pour Papy, lors d’un entretien avec son éducatrice, « afin d’avoir un support » ; pour Aurore, chez elle, à la demande de ses parents car « c’est dur de parler de ces choses. »

Martine Clément introduit la séance en expliquant à qui la lettre est destinée — en l’occurrence le substitut du procureur — sur quoi elle doit porter et dans quel ordre. Tout de suite, la difficulté majeure surgit. Dès la première phrase : « Madame la Substitut, je vous écris pour vous faire part de mon interpellation… » ; « Monsieur le Substitut, les faits suivants m’ont été reprochés »… langage juridico-policier qui, en fait, met à distance l’acte, évite l’implication. Martine Clément rappelle donc que le magistrat connaît le dossier et attend autre chose, à savoir le récit de ce qui s’est réellement passé et les réflexions que cet acte a suscitées.

« C’est le premier pas, constate-t-elle : passer du « on me reproche » au « j’ai fait » »… Régis, Papy et Aurore repartent donc sur une autre accroche « Ce jour-là, c’était à la récréation et l’histoire s’est passée entre Kevin et moi », « L’idée m’est venue au Mac Do, avec mes copines… » Les deux plus jeunes s’en sortent plutôt bien et parviennent sans trop de difficultés à reconstituer le puzzle. Régis, lui, a du mal : il a quitté l’école et ne maîtrise guère l’orthographe et la syntaxe, pas plus que la chronologie. Martine Clément finit par lui proposer d’écrire sous sa dictée, ce qui permet des échanges, sur la forme mais surtout sur le fond. Là où l’adolescent minimise sa responsabilité « Moi je n’ai pas volé, je surveillais seulement les mobs », elle met des mots — complicité, vol en réunion — et le pousse doucement dans ses retranchements.

Tous trois sont enfin parvenus à relater les faits, dans l’ordre et à la première personne. L’animatrice leur demande maintenant de se mettre à la place de leur victime : qu’auraient-ils ressenti, comment auraient-ils agi… « En général, constate-elle, ils sont très durs avec eux-mêmes » et, si Régis reste conventionnel dans sa réponse « je pense que si on m’avait fait la même chose j’aurais pas aimé ! » — Papy, lui, est en totale empathie avec sa victime — « J’ai compris les conséquences que ça a eu pour Kevin, pour ses parents, la peur de Kevin après cette histoire, le changement d’établissement. Tout a changé pour lui. » Quant à Aurore, s’il lui est difficile de prêter des sentiments à sa victime — le directeur du magasin ? Les vendeuses ? — Elle a tiré le plus grand profit de son passage au vestiaire du Secours populaire — deuxième volet de la mesure de réparation — « Pour moi voler c’était comme un jeu alors qu’eux (les usagers), qui n’ont rien, ils ne volent pas ».

Enfin dernière partie : qu’est ce que cela a changé dans leurs rapports familiaux ? Que voudraient-ils réparer ? De toute évidence, les parents d’Aurore ont pris l’affaire au sérieux et aidé leur fille dans sa prise de conscience. Papy, lui, parle de sa mère : elle l’a soutenu mais il a eu honte de la voir au tribunal, d’autant qu’il y avait eu un précédent avec ses deux frères aînés… Quant à Régis, il décroche, et, malgré l’insistance de Martine Clément, bâcle sa conclusion et avertit : « Après ça, c’est fini ». Il reste toutefois à mettre la lettre en forme, à corriger les plus grosses fautes, à inscrire son nom et signer. Seule Aurore souhaite garder une copie de ses écrits ; les garçons refusent. Chacun d’eux est ensuite reçu par son éducateur pour un bilan, avant que la lettre soit envoyée à son destinataire.

« Cette fois, regrette Martine Clément, il n’y a eu quasiment aucun échange entre les participants. C’est souvent le cas dans les groupes mixtes » Par contre, elle est amenée parfois à recadrer les choses, certains valorisant leur acte, plus préoccupés de jouer les caïds aux yeux de leurs camarades que soucieux de donner du sens à leur acte. Il semble bien que l’atelier soit surtout efficace pour les plus jeunes : ils sont scolarisés et l’écrit, même s’ils ont des difficultés, leur est familier ; en outre, pour la plupart, c’est la première fois qu’ils commettent un acte délictueux et l’arrestation par la police, la comparution devant le magistrat sont vécues de façon honteuse, particulièrement pour ce que cela implique dans leurs relations familiales. Ce mercredi après-midi, il était évident que Papy et Aurore prenaient très au sérieux ce qui leur était demandé alors que Régis — qui n’en était pas à son coup d’essai — le considérait comme un moindre mal dont il fallait se débarrasser le plus vite possible.

Pour lui, il n’est pas certain que l’écriture de cette lettre aura l’effet escompté. Pour les deux autres, par contre, mettre des mots sur les faits, les gestes, les sentiments leur aura permis de se confronter au réel, de donner du sens à leur acte, de lier les causes et les effets, de se reconnaître responsables de leurs actes et, s’étant réapproprié l’histoire, de pouvoir tourner la page.


Martine Clément, chef d’atelier d’écriture

Pour tous les publics auxquels elle s’adresse, cette formatrice, qui se consacre pleinement au travail autour de l’écrit, a une même ambition : « Faire qu’ils parviennent à passer d’une écriture-devoir à une écriture-communication »

Que faire avec un doctorat de littérature comparée en poche ? Comme la majorité des nouveaux diplômés, Martine Clément s’oriente d’abord vers le professorat mais, après quelques années, bifurque vers les centres de formation. Dans le même temps, elle s’intéresse aux ateliers d’écriture où elle-même suit une formation d’un an.

Sa réflexion sur la difficulté à écrire pour des gens exerçant des professions de tradition orale lui permet d’être détachée à la Caisse des dépôts et consignations, avec mission d’aider les gardiens d’immeubles à accéder à une démarche d’écriture. Cela correspond pour l’entreprise à un souci de professionnalisation du métier et concerne des personnes travaillant sur leur lieu de vie — la situation est identique pour les assistantes maternelles. Faire sortir les gardiens de chez eux et leur offrir un espace neutre est donc la première étape vers la « visibilité. » Les amener ensuite à exprimer leur vécu et leurs préoccupations à travers l’écriture constitue le pari relevé par Martine Clément. Forte de cette expérience, elle quitte alors l’Éducation nationale et devient formatrice indépendante, continuant à intervenir dans le même secteur. Les gardiens sélectionnés pour cette formation étant essentiellement ceux exerçant en zones sensibles, elle est confrontée pendant les séances à la question des conflits, de la violence, de la précarité… Elle décide alors de suivre une formation de médiateur et, dit-elle : « C’est comme ça que je suis arrivée dans le social ».

Il y a cinq ans, elle répond à une annonce de la Sauvegarde qui recherche un médiateur pour son service de réparation pénale et elle se retrouve dans une équipe éducative qui réfléchit à la création d’activités réparatrices en groupes. Elle propose l’atelier d’écriture, qui sera mis en place deux ans plus tard. Entre-temps, elle a quitté l’association pour se consacrer pleinement au travail autour de l’écrit. Aujourd’hui, Martine Clément multiplie les interventions : auprès des jeunes primo délinquants, des étudiants de l’IUT de Paris, de ceux de l’école d’éducateurs de Neuilly-sur-Marne. Les établissements la sollicitent pour accompagner leurs équipes dans l’élaboration d’outils tels le livret d’accueil, le journal interne, le rapport d’activité. Dans l’Essonne, elle anime un atelier pour les jeunes professionnels du secteur médico-social : AS, CESF, puéricultrices.

Ces stages se sont développés avec la reconnaissance des droits des usagers : accès au dossier médical, lecture des rapports adressés aux magistrats. « Partout, constate Martine Clément, on trouve une grande souffrance autour de l’écrit : les gens y consacrent beaucoup de temps et d’énergie mais considèrent que ce n’est pas forcément la partie la plus importante de leur profession ; eux se désignent avant tout comme « du terrain » » L’une de ses préoccupations essentielles est donc de faire comprendre que l’écrit va aider à la prise de décision et que c’est un passage obligé. Le travail en atelier se fait autour des représentations, de l’héritage scolaire, des souvenirs… Vient ensuite une partie plus technique, avec l’élaboration de grilles, le transfert de la façon de lire à la façon d’écrire afin « qu’ils (les travailleurs sociaux) puissent passer moins de temps à écrire, en toute bonne conscience. »

Enfin, la dimension éthique clôt la démarche, en invitant à réfléchir sur ce que l’on peut s’autoriser à dire de cette personne, de cette famille… Pour tous les publics auxquels elle s’adresse, Martine Clément a une même ambition : « Faire qu’ils parviennent à passer d’une écriture-devoir à une écriture-communication »


[1Le journal est proposé hors adhésion au prix de 6 euros. Contacter le Clicoss - 22 rue Hector Berlioz - 93000 Bobigny. Tél : 01 48 32 93 98

[2Le travail social au cœur des paradoxes, L’Harmattan, 2002. Commander ce livre

[3Mouvement national des réseaux d’échanges réciproques de savoirs