N° 878 | du 27 mars 2008

Faits de société

Le 27 mars 2008

Le stress au travail, enjeu de santé publique

Joël Plantet

Précarité des emplois, culte du résultat, rythme des notations, course à la productivité, taux de profit de plus en plus exigeants… Nombre de salariés manifestent leur malaise parfois jusqu’au suicide, obligeant les pouvoirs publics à prendre en charge cette angoissante question

Le fléau toucherait un salarié sur cinq. Le Bureau international du travail (BIT) estime que le quart des arrêts de travail compris entre deux et quatre mois sont dus à des problèmes psychosociaux. L’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) recense environ 3, 5 millions de journées de travail à mettre en lien avec le stress professionnel. Ces risques se déclinent en plusieurs items : harcèlement moral, violence, souffrances diverses, suicide, dépression, troubles musculo-squelettiques… En date du 18 octobre 2005, un rapport intitulé Violence, travail, emploi, santé avait déjà alerté sur la question d’un stress au travail ne cessant de monter en puissance.

Le 12 mars dernier, le ministre du Travail, Xavier Bertrand, soulignait notre retard vis-à-vis d’autres pays européens et lançait une enquête nationale pour mesurer le stress au travail, dont les premiers résultats seront connus en 2009. Dans les branches les plus exposées, des « négociations obligatoires » pourraient avoir lieu. Simultanément, une « veille épidémiologique » sur les suicides au travail était annoncée pour 2009, confiée à l’Institut national de veille sanitaire (INVS) en lien avec les services de santé au travail et l’assurance maladie.

En amont, un rapport sur la question, signé par un psychiatre et un économiste, venait d’aligner neuf propositions, dont la mise en place d’un indicateur d’observation des risques ou le lancement d’expériences-pilotes sur le stress dans la fonction publique, l’État se devant de « réhabiliter ce thème émergent, encore pas suffisamment affirmé comme un risque majeur. » Étaient également préconisées des « autopsies psychologiques », sorte d’analyses psychosociales des suicides liés à l’entreprise. Une campagne publique d’information, la sensibilisation des institutions représentatives du personnel, le renforcement du rôle du médecin du travail, étaient recommandés.

Le stress est le problème de santé le plus répandu dans le monde du travail

Depuis 1995, quelques consultations « Souffrance et travail » ont vu le jour dans certains hôpitaux. Le 13 mars, France 2 diffusait une enquête sur le stress en entreprise : sous forme de descente aux enfers, ce documentaire (Travailler à en mourir, de Paul Moreira), montrait avec une redoutable efficacité des managers sous tranquillisants, le cauchemar quotidien du travail en centres d’appel, les humiliations et la dépression. Le 11 mars, un prestataire de service de Renault s’est suicidé, tout comme trois autres salariés du même site depuis fin 2006. Le premier de ces trois suicides avait clairement été identifié comme accident du travail par la caisse primaire d’assurance-maladie (CPAM).

En janvier dernier, un rapport final d’expertise mandaté par le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) du même lieu avait estimé 30 % des ingénieurs et cadres « sous tension » et observé une charge de travail excessive entraînant « des situations de souffrance » chez des salariés. Les entreprises se sentent contraintes de bouger : ainsi montré du doigt, Renault autorise la réalisation d’une enquête indépendante sur les conditions de travail et lance une « journée de l’équipe » censée favoriser le dialogue entre les salariés.

L’approche internationale est riche d’enseignements : des pays tels le Canada ou le Royaume Uni proposent des outils simples, appropriables, sous forme de questionnaires, de brèves monographies adaptées, de portails Internet ou de guides de bonnes pratiques. En Europe, on estime qu’au sein de l’Union, 22 % des salariés souffrent de stress au travail. Selon l’Agence européenne de sécurité et de santé au travail, le stress est le problème de santé le plus répandu dans le monde du travail et le nombre de personnes souffrant d’un état de stress causé ou aggravé par le travail… va probablement s’accroître.

En octobre 2004, un accord cadre européen avait élaboré une définition : « Le stress est un état accompagné de plaintes ou dysfonctionnements physiques, psychologiques ou sociaux, et qui résulte du fait que les individus se sentent inaptes à combler un écart avec les exigences ou les attentes les concernant. […] Le stress n’est pas une maladie mais une exposition prolongée au stress peut réduire l’efficacité au travail et causer des problèmes de santé. » En 2007, l’agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT) avait souligné les « facteurs de causes et d’effets, se croisant à l’infini » du stress.

La France demeure l’un des pays industrialisés les plus touchés par le suicide, avec environ 11 000 décès enregistrés chaque année. Un certain nombre de suicides surviennent sur le lieu du travail ou dans le contexte du travail. En matière d’absentéisme, des statistiques de l’assurance maladie devraient permettre, cette année, une analyse détaillée des arrêts maladie, en regard de leur durée, des caractéristiques du salarié concerné, du secteur et de la taille de l’entreprise…

La direction de l’animation, de la recherche, des études et des statistiques (DARES) du ministère du Travail pourrait ainsi fixer une « durée critique la mieux représentative de l’absentéisme pouvant caractériser le « mal-être » au travail. » Il est temps : pour la France, selon les hypothèses de l’INRS, le coût social du stress au travail est évalué entre 800 et 1 600 millions d’euros. À défaut de considérations pour l’humain, le coût financier accélèrera peut-être l’attention des pouvoirs publics.