N° 707 | du 29 avril 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 29 avril 2004

Le sport au service de la mixité sociale

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Sport

« Lauréats du dispositif Fais-nous-rêver 2001 pour la création d’un centre de recherche et de formation pédagogique à l’association sportive des Minguettes de Vénissieux, ce prix nous a apporté une reconnaissance nationale », apprécie Béatrice Clavel-Inzirillo [lire interview ci-dessous]. « Il a permis la signature d’une convention entre le ministère des sports et l’université Lyon 2 pour le fonctionnement du centre ».

Créé en 1996, le dispositif national Fais-nous-rêver a pour principales missions le repérage de projets de lien social par le sport sur l’ensemble du territoire national, l’accompagnement, la valorisation et le financement d’initiatives locales de qualité. Lieu d’échanges et de concertation, il regroupe des acteurs et décideurs locaux, des institutions et des partenaires privés. Laurence Ribeaucourt, responsable de la section féminine du football club de Montfermeil (lire le reportage), lauréate des premiers prix régional et national Fais-nous-rêver 2002, affirme devoir beaucoup au dispositif « outre l’aide financière conséquente (6200 €), les prix nous ont apporté une crédibilité. Le football club de Montfermeil souffrait d’une mauvaise réputation vis-à-vis de la municipalité, des autres clubs et de la Fédération qui le considéraient comme "un club voyou". Les prix nous ont apporté la reconnaissance du travail accompli pour changer l’image du club.

Nous avions déjà obtenu une amorce de reconnaissance, mais teintée de scepticisme. Les victoires à ces prix ont balayé les dernières réticences », se félicite la jeune femme. « L’équipe de Fais-nous-rêver continue à suivre notre projet et à nous soutenir notamment en ce moment ou nous désirons pérenniser deux emplois jeunes. Quant à nous, devenus relais régionaux du dispositif, nous servons de conseil aux nouveaux porteurs de projets ».

En 2002, le dispositif Fais-nous-rêver [1] avait expertisé 800 projets et soutenus 71 lauréats.

Apprendre les règles de vie sociale en pratiquant un sport

Béatrice Clavel-Inzirillo, responsable du centre de recherche et de formation pédagogique [2] de l’association sportive Minguettes explique comment en 1997, la violence des jeunes du quartier des Minguettes menace l’existence de l’association sportive et comment une équipe de psychologues et d’éducateurs sportifs a ouvert un centre de recherche. Il propose aux enfants et aux adolescents une méthode novatrice pour apprendre les règles de vie sociale qu’ils n’ont pas acquises. Une expérience réussie.

Comment le centre de recherche et de formation pédagogique est-il né ?

En 1997, des violences dans le quartier se sont cristallisées sur le club qui a été volontairement incendié, ce qui menaçait son activité. Une partie de l’équipe a souhaité partir et une nouvelle l’a remplacée, bien décidée à maintenir la structure — dernier lieu de sports collectifs — en activité. Je réalisais alors ma thèse de psychologie sur le thème de la construction de la coopération chez l’enfant. Avec Nadi Derran, le coordinateur du club et les nouveaux entraîneurs nous avons voulu comprendre les raisons de la violence des adolescents et y apporter des solutions.

Quelles étaient les raisons de cette violence ?

L’association sportive est située au cœur des Minguettes, un quartier de 20 000 habitants de la ville de Vénissieux qui en compte 60 000. Quartier urbain sensible, il est composé de 40 nationalités différentes, le taux de chômage s’élève à 30 %, celui de l’échec scolaire en CM2 à 40 %. Durant une année, nous avons réalisé une enquête qui a mis en évidence trois raisons à la violence des jeunes du quartier : 80 % des enfants vus n’avaient pas pu construire leurs compétences sociales et ne comprenaient pas la nécessité des règles ; les entraîneurs se jugeaient insuffisamment formés ; les parents démobilisés, considéraient le club de sport comme une garderie et ne s’y impliquaient pas.

En 1997 nous avons donc ouvert le centre de recherche et de formation en tenant compte de ces trois dimensions, avec le projet de transformer le club en véritable lieu d’éducation. Une convention entre l’Université de Lyon 2 et le ministère des Sports a permis sa création. Avec les étudiants en psychologie et les éducateurs sportifs, nous avons développé une activité de recherche qui a permis l’élaboration d’une pédagogie novatrice.

En quoi consiste cette pédagogie ?

Il s’agit d’une pédagogie interactive de résolution des problèmes. Les enfants n’ayant pas compris la nécessité des règles, nous faisons en sorte que les entraîneurs les aident à construire ce qui leur fait défaut. Ils réunissent les enfants de l’équipe et leur énoncent un problème à résoudre, il s’agit d’exercices tactiques de football transformés en situations-problèmes. Les enfants réfléchissent collectivement à la difficulté jusqu’à obtention d’une solution commune validée par le groupe. Si la solution n’est pas efficace, ils en cherchent une autre jusqu’à ce que le résultat soit satisfaisant.

Cette méthode aide les enfants à construire des compétences sociales. Durant les vacances scolaires, les animateurs suivent une formation d’une semaine pour l’appliquer. Elle se découpe en deux parties : théorique (connaissance de l’environnement social et culturel de l’enfant, stade de son développement, présentation de la méthode interactive…) et pratique (accueil des enfants l’après-midi et mise en pratique de la méthode).

Quelles évaluations les étudiants font-ils de cette méthode ?

Leurs études ont permis d’évaluer les capacités des jeunes à construire et respecter les règles indispensables à la pratique d’un sport en club. Il existe trois niveaux d’acquisition des compétences. Un grand nombre de jeunes inscrits au club étaient incapables de dépasser la logique de l’action (niveau 1). Ils ne pouvaient pas réfléchir sur leur pratique ni utiliser la logique d’abstraction. Or, sans la procédure qui permet cette acquisition, il n’existe pas de conscience de ce que l’on fait, des résultats que l’on obtient à partir de ses actes. Cela rend impossible la prise en compte des buts communs et peut générer la violence, les enfants étant incapables de coopérer. Le 2 est un niveau intermédiaire, le 3, un niveau de coopération.

Grâce aux exercices en groupe, encadrés par un adulte formé, les enfants progressent, parviennent à s’expliquer plutôt qu’à réagir. Certains ont pu transposer leurs acquis dans la vie de tous les jours.

Quel travail avez-vous mené auprès des parents ?

Nous leur avons demandé de se mobiliser. Ils doivent obligatoirement être présents lors de l’inscription de leur enfant au club et participer à un entretien. Les choses ont bien bougé puisqu’un collectif de parents organise les déplacements et prépare les goûters des enfants.

Associez-vous l’école à votre action ?

Nous travaillons avec le collège Elsa Triolet. Le professeur d’EPS, Patrice Ouazar est entraîneur à l’association sportive depuis 15 ans et suit le projet depuis le début. Le collège a ouvert des classes football avec des horaires aménagés pour pratiquer cette activité. Patrice Ouazar voit ainsi les jeunes tant au collège qu’au lycée, assurant ainsi un suivi.

Quelle évolution constatez-vous chez les jeunes ?

Les enfants accueillis à la création du centre sont aujourd’hui adolescents. Nous constatons d’évidents effets au niveau de leur comportement, de la discipline et de leurs capacités à coopérer. D’une manière objective, nous pouvons mesurer l’évolution de leur comportement au nombre de sanctions lors des matchs.

Avant 1997, le club était convoqué à la Ligue chaque semaine et les joueurs avaient très mauvaise réputation. Aujourd’hui, ils remportent des coupes de fair-play lors des matchs extérieurs, surprenant les personnes qui ont entendu parler des Minguettes. Même s’il reste des problèmes à résoudre, les jeunes qui ont bénéficié de l’action depuis l’enfance ont un comportement exemplaire. Les parents constatent que la curiosité de leurs enfants est forte. Les entraîneurs qui regardent chaque trimestre le bulletin scolaire des jeunes, rencontrent les professeurs si l’élève est en difficulté.

L’action semble influer positivement sur les résultats scolaires, les adolescents que nous suivons depuis l’enfance ont une moyenne de 12 en classe. Malheureusement, nous souffrons d’un turn-over important des entraîneurs bénévoles. Nous touchons 300 enfants de 10 à 12 ans et 100 adolescents de 13 à 15 ans mais tous ne peuvent pas bénéficier de la méthode par manque d’encadrants.

Les éducateurs sportifs sont-ils issus du quartier ?

Ils sont à 90 % issus à la fois du club et du quartier, mais il ne s’agit pas d’un choix de notre part. Nous aimerions accueillir des entraîneurs extérieurs au quartier mais l’image négative associée aux Minguettes rend les choses difficiles. En revanche, les étudiants, extérieurs au quartier, souhaitent continuer à y travailler, ce qui va dans le sens de notre désir d’ouverture. Nous accueillons aussi quelques enfants qui ne vivent pas dans le quartier grâce au bon niveau du club et à l’action du centre qui commence à être connue.

Le sport est-il un moyen d’apprendre à vivre ensemble dans la société ?

Pas forcément. Je suis vice-présidente de la commission « Pratiques sportives des jeunes filles et des femmes dans les quartiers sensibles », mise en place par le ministère des Sports et celui délégué à la parité et à l’égalité professionnelle et je constate que les filles sont par exemple exclues des clubs communautaires, tout comme les gens de cultures différentes. Le sport de rue sans encadrement ne constitue pas non plus un lieu d’intégration pour tous. Le sport devient facteur d’intégration si les enfants et les jeunes sont encadrés, les entraîneurs formés et attentifs à leur devenir. Si ces conditions ne sont pas réunies, on peut aussi aboutir au pire.


[1Fais-nous rêver - Association d’éducation par le sport - 64, rue Rambuteau - 75003 Paris. Tél. 01 44 54 94 94 - fais-nous-rever@wanadoo.fr

[2Centre de recherche et de formation pédagogique. Contact : 04 72 51 04 56


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