N° 705 | du 15 avril 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 avril 2004

Le respect de l’intimité dans les structures qui hébergent des adultes

Katia Rouff

Thèmes : Usager, Institution

Pour renforcer le droit à l’intimité des femmes accueillies, leur proposer des lieux sécurisants et agréables, le centre d’hébergement et de réinsertion sociale Agéna a complètement restructuré ses locaux. En contrepartie du financement obtenu, l’association met une partie de son espace à la disposition des habitants, associations et artistes d’Amiens.

Agéna n’est pas une structure comme les autres. À Amiens, dans la longue rue de Rouen elle occupe plusieurs numéros. Au 124, derrière le portail bleu, se trouve le centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) pour femmes victimes de violences [1]. Un lieu protégé avec caméras de surveillance auquel les personnes extérieures à Agéna n’ont pas accès.

À côté, Les Marmousets, une halte-garderie pour les enfants qui vivent à Agéna et ceux du quartier et enfin un espace ouvert aux associations et aux artistes de la ville. Agéna bénéficie d’un espace magnifique. De grands vitraux l’illuminent et rappellent qu’il s’agit d’un ancien couvent. Les locaux sont spacieux et clairs. Un jardin d’hiver accueille les mères et leurs enfants. La structure héberge 35 familles.

Créée en 1977, l’association Agéna a subi une forte évolution. « À cette époque, il s’agissait de mettre à l’abri des femmes victimes de violences, seules ou avec leur (s) enfant (s) et de leur assurer le gîte et le couvert », se souvient Anne-Marie Poulain, la directrice adjointe. Aujourd’hui, l’objectif de la structure reste l’accueil et l’hébergement des femmes victimes de violences mais les locaux et les outils pédagogiques ont bien changé.

En effet, à la fin des années 80, les responsables d’Agéna constatent que l’hébergement seul ne suffit pas, qu’il faut offrir un accompagnement global aux personnes hébergées et que les locaux sont mal adaptés à l’accueil des femmes et de leurs enfants. L’association décide de rénover… et d’innover. Les femmes vont bénéficier d’un studio individuel d’un espace adapté à la composition familiale mais aussi de lieux de rencontre pour échanger avec les autres femmes et pour recevoir leur ex-conjoint, leur famille et leurs amis loin du regard des travailleurs sociaux. Les espaces collectifs restent conviviaux, la salle à manger prend des allures familiales, avec des tables rondes et les règles de fonctionnement peuvent en partie se négocier.

Pour financer cette rénovation importante, Agéna effectue un montage financier dissociant hébergement, fonctionnement et accompagnement. Le lieu d’hébergement est considéré comme foyer-logement avec habilitation APL foyer-logements et les femmes règlent leur redevance en fonction de leurs ressources et de leur composition familiale. La rénovation de la structure est financée par le ministère des Affaires sociales et le département.

En contrepartie, Agéna a ouvert des lieux aux habitants, associations et artistes amiénois : une halte-garderie, une salle de réunion pour les associations qui sert également de salle d’exposition. L’association assure la communication et le vernissage des expositions. Une façon de se positionner comme un lieu qui propose des services à la ville et non comme une structure qui n’héberge qu’un public stigmatisé.

L’un des volets de la loi de janvier 2 002 qui rénove l’action sociale et médico-sociale définit les droits et libertés individuels des usagers. On y retrouve notamment le droit des usagers à la dignité, l’intégrité, la vie privée, l’intimité et la sécurité ainsi que celui à la confidentialité des informations les concernant. Des questions auxquelles l’association a réfléchi depuis longtemps. L’armoire contenant les dossiers des femmes se trouve dans une salle vitrée où elles peuvent s’isoler pour téléphoner. L’armoire est fermée à clé mais les femmes ont accès à leur dossier sur simple demande. Tous les écrits qui les concernent leurs sont lus, même si elles sont en désaccord avec le contenu. « En cas de signalement de maltraitance, une femme ne découvre pas ce que nous avons écrit à son propos dans le bureau du juge », explique Anne-Marie Poulain.

Agéna met à disposition des femmes des salles où elles peuvent vivre des moments d’intimité partagée. Dans l’atelier « Bien-être », on trouve une table de massage, un endroit où se maquiller, un autre pour se laver les cheveux… et du personnel formé. Ainsi les résidentes peuvent s’occuper d’elles et discuter. Ces femmes qui ont subi des violences physiques ont envie de partager leur souffrance, mais cela ne peut pas se faire n’importe où. Dans ce lieu privilégié, ces femmes qui ont souvent une représentation de leur corps désincarné, réapprennent le plaisir d’en prendre soin et peuvent parler de leur souffrance.

Contrairement à d’autres structures d’hébergement, l’équipe ne pénètre jamais dans la chambre d’une femme sans son autorisation, sauf en cas de fuite d’eau ou d’incendie. Jusque dans les années 80, les femmes devaient rentrer avant 22 heures, ce qui constituait un abus de pouvoir aux yeux de l’équipe. Aujourd’hui, les horaires sont plus souples, même s’il reste des contraintes comme prévenir de son absence le week-end. Il est déjà arrivé qu’une femme laisse son enfant seul 48 heures sans prévenir l’équipe.

Cependant, tout ne satisfait pas les professionnels d’Agéna. La loi de rénovation sociale oblige les structures à mettre en place de nouveaux dispositifs, tel le conseil de la vie sociale. L’équipe apprécie que la loi l’oblige à réfléchir à la question de la représentativité des personnes hébergées mais elle « n’est pas encore au point ». Actuellement, le décret d’application n’étant pas encore passé, une personne de l’équipe anime une réunion une fois par mois, la directrice adjointe y participe chaque trimestre.

Mettre en place le conseil de la vie sociale questionne les équipes, suscite de l’inquiétude, des changements dans les repères. Il remet en question des évidences telles « ces femmes ne s’intéressent pas à la vie politique », alors que nous n’avons pas forcément réfléchi à l’accès à l’information dans la structure. Nous ne souhaitons pas que les femmes regardent la télé en mangeant, mais nous ne leur avons pas forcément demandé leur avis », constate Anne-Marie Poulain. « Nous n’avons pas non plus trouvé de solution par rapport au tabac. Il est interdit de fumer dans les chambres. L’intimité de la femme doit être respectée mais en même temps nous devons appliquer les règles de sécurité qui interdisent de fumer dans les résidences collectives. La chambre est trop petite et l’enfant pourrait respirer la fumée et il est déjà arrivé qu’une femme s’endorme avec une cigarette allumée. Il existe des lieux fumeurs, mais ils posent problème au personnel qui ne fume pas ».

Le respect de l’intimité provoque aussi des questionnements pas toujours simples : comment savoir par exemple s’il faut entrer dans la chambre d’une femme suicidaire que l’équipe n’a pas vue de la journée ? Idem pour la gestion de l’argent, l’équipe n’est pas déléguée à la tutelle, doit-elle intervenir auprès des femmes qui semblent avoir des difficultés dans la gestion de leur budget ? Quant au collectif, il pose aussi des limites au besoin d’intimité des femmes. Les visites dans les chambres sont par exemple interdites. « Nous ne pouvons pas mettre en danger le groupe. Nous avons déjà eu des problèmes avec des anciens conjoints violents », explique Anne-Marie Poulain.

Quant à la vie sexuelle, elle se passe forcément ailleurs « c’est une question importante pour des femmes qui ont majoritairement entre 18 et 40 ans. Nous leur parlons vie sexuelle, contraception, mais ne leur permettons pas de vivre leur sexualité dans les lieux où elles vivent. Ce n’est pas satisfaisant. Si au départ, la durée d’hébergement à Agéna devait être de trois mois, elle tourne aujourd’hui autour de 6 mois, avant l’attribution d’un appartement relais ou d’un logement à leur nom. »

Bientôt une nouvelle restructuration des locaux d’Agéna va commencer. L’équipe réfléchit à étendre les lieux d’intimité des femmes. La salle à manger par exemple va être agrandie afin que les femmes puissent manger seules si elles le désirent. Installés ailleurs, les bureaux administratifs vont libérer de la place. “Nous réfléchissons à la manière de donner plus d’espace aux femmes et à leurs enfants qui, âgés de 8 jours à 18 ans, n’ont pas les mêmes besoins », explique Anne-Marie Poulain, « si ce n’est celui d’un espace privilégié ».


Comment être respectueux de la vie privée des personnes

Alain Thalineau, maître de conférences en sociologie à l’université de Tours, a réalisé en 2000, deux enquêtes [2] sur le thème de l’intimité dans les centres d’hébergement et de réinsertion sociale

Dans les lieux que vous avez étudiés, vous écrivez que les personnes hébergées ont leur temps et espace contrôlés de façon plus ou moins directe. Comment s’exercent ces contraintes ?

Les contraintes qui leur sont imposées sont bien connues. Dans tel centre d’hébergement, elles doivent quitter les lieux avant une certaine heure et être de retour le soir dans un créneau horaire précis. On connaît également les heures de repas, les jours de douche, les visites systématiques de tel ou tel soignant… La contrainte s’exerce dans les recoins de la vie quotidienne. Par exemple, il est demandé à la personne de ranger sa chambre, de faire son ménage. Dans certains établissements, le règlement stipule des interdictions. Par exemple encore, il est impossible de recevoir sans autorisation des personnes non hébergées, il n’est pas accepté d’avoir des boissons alcoolisées. Dans d’autres endroits, il est exigé que la personne dépose son argent dans une caisse tenue par un éducateur dans un souci, certes, de limiter les risques de dépenses abusives, or elle n’est ni sous tutelle, ni sous curatelle.

Quelles contraintes comportent les règlements qui vous semblent incompatibles avec le respect de l’intimité ?

Il ne s’agit pas de montrer du doigt les CHRS mais de tenter d’expliquer le processus social qui légitime la production de règlements visant à contrôler les comportements des personnes hébergées. Il ne s’agit pas de porter un jugement mais de saisir, par l’observation des pratiques des acteurs impliqués et par la contextualisation historique de ces pratiques, pourquoi et comment les CHRS mettent en œuvre de tels règlements. L’une des raisons est que ces établissements sont des propriétés sociales permettant à ceux qui ne peuvent pas avoir un logement d’avoir un toit.

Dans cette forme particulière de propriété qu’est la propriété sociale, les biens collectifs n’étant pas « appropriables » par les particuliers, la collectivité incarnée par les personnels a un droit de regard pour en contrôler l’usage. L’intensité de celui-ci varie en fonction de l’équilibre entre l’actif et le passif social de la personne. Plus elle a payé sa contribution par l’impôt et les cotisations, moins elle est redevable. Inversement, plus la personne est débitrice de la collectivité, plus s’exerce la contrainte. À l’entrée et tout au long du séjour, l’hébergé fait l’objet d’une investigation des travailleurs sociaux afin de vérifier les changements de comportements. À l’offre de logement, s’adjoint une obligation de tout mettre en œuvre pour retrouver un logement et un emploi. L’exigence d’une contrepartie, qui n’est pas spécifique à cette situation d’hébergement, justifie le contrôle et légitime les violations quotidiennes de l’intimité.

L’obligation de se raconter constitue-t-elle une intrusion dans l’intimité de la personne hébergée ?

Être obligé de dire, c’est être contraint de se dévoiler. Dire son histoire parce que l’on nous y invite peut être une opportunité pour recevoir une écoute attentive et un soutien psychologique. Mais la dire parce qu’il ne peut pas y avoir d’hébergement sans élaboration d’un projet, parce que l’éducateur a besoin de connaître cette histoire pour donner du sens à son intervention, n’a plus la même signification.

Le fait de partager sa chambre avec un inconnu peut également être mal vécu ?

Tout à fait. Alors que le lieu a l’aspect d’un « chez soi », les personnes hébergées ne se sont pas choisies. Comme les prisonniers, elles doivent s’organiser pour préserver leur propre intimité. Partageant des lieux, elles doivent accepter les différentes façons de ranger, de se laver et de nettoyer, de manger, d’écouter de la musique, etc. Dans une société contemporaine caractérisée par des pratiques individualistes, il est difficile d’accepter les contraintes imposées par la vie en collectivité. Ceci est exacerbé lorsque les personnes ont perdu toute sécurité intérieure en raison d’un parcours de vie marqué par des violences. Lorsqu’autrui, en raison d’une histoire individuelle particulière, a toujours été une menace, il devient difficile de vivre avec sérénité des relations sociales imposées, même si celles-ci sont encadrées par une équipe éducative.

Que provoque la perte de l’intimité ?

Lorsqu’il n’est plus possible de préserver son intimité, il devient difficile de préserver son intégrité physique et psychique. Devoir se protéger sans cesse a, par exemple, des conséquences sur la perception du temps. La violence du quotidien engloutit la mémoire et rend difficile la projection au-devant de soi. Elle provoque alors des désordres psychiques qui se traduisent par des comportements de repli et/ou d’agressivité.

Vous écrivez « La confiance permet à l’intimité d’avoir son territoire ». Pouvez-vous dire pourquoi ?

La confiance est ce qui permet à l’intimité d’avoir son territoire. Or, la confiance manque à l’homme à la rue et à un degré moindre à l’homme hébergé. Son intimité intérieure peut être préservée tant qu’il peut faire vivre en lui toutes les relations affectives qui l’ont structuré psychiquement. Mais il ne peut pas protéger ce territoire de l’intimité tant il est pris dans des relations de méfiance. La violence constitue son quotidien.

De quelles manières les personnes hébergées parviennent-elles à sauvegarder leur intimité ?

Les ressources pour préserver une intimité varient selon les personnes et selon le contrôle exercé sur elles. Concernant le premier aspect, il apparaît que la préservation de l’intimité est fonction, d’une part, des possibilités de se référer aux relations affectives et sociales qui ont joué un rôle dans la construction de soi, et, d’autre part, des possibilités d’établir des relations affectives permettant de renouveler le contenu de cette intimité.

La loi de 1988 relative à la lutte contre les exclusions prévoit que l’exercice des droits et libertés individuelles soit garanti à toute personne prise en charge par un CHRS et notamment « Le respect de la dignité, de l’intégrité, de la vie privée et de l’intimité ».

Les lois concernant la lutte contre les exclusions depuis l’instauration du RMI en 1988 mettent au premier plan cette obligation. Mais elles ne se limitent pas à celle-ci. Les personnes hébergées ont un devoir d’insertion. Si l’éducateur doit accompagner dans le respect de la personne, il est aussi pris dans cette injonction prévue par la loi de vérifier que la personne met bien tout en œuvre pour son « insertion ».

Que préconisez-vous ?

En tant que sociologue, je cherche plus à comprendre qu’à préconiser. Mon métier consiste à apporter une compréhension sociologique des pratiques que j’observe et d’offrir des pistes de réflexion. Ensuite, les acteurs directement impliqués ont à s’en emparer pour établir en concertation de nouvelles modalités de fonctionnement plus respectueuses de la vie privée des personnes.


[1Association Agéna - 124, rue de Rouen - 80000 Amiens. Tel. 03 22 33 39 39

[2Alain Thalineau a réalisé deux enquêtes sur ce thème. La première avait pour objectif d’analyser le rapport à l’hébergement et à l’insertion par l’activité économique d’ex-résidents de CHRS, la seconde concernait l’économie solidaire au sein des centres d’adaptation à la vie active. Les deux études ont été menées dans le cadre de conventions de recherche établies pour la première avec la DRASS de la région Centre et le laboratoire Étude-recherche-formation-en action sociale (LERFAS) et pour la deuxième avec le secrétariat d’État à l’économie solidaire et le LERFAS.