N° 787 | du 2 mars 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 2 mars 2006

Le rejet des entreprises classiques

Nathalie Bougeard

Pierre-Yves Leprince et Houcine El Khalloufi travaillent respectivement à Bretagne Ateliers depuis cinq et vingt ans. Expériences à l’appui, ils ont constaté que les entreprises du milieu ordinaire ne leur faisaient aucune place.

« Avec mon dos, rien n’était jamais possible dès qu’il s’agissait de m’embaucher », raconte Pierre-Yves Leprince qui, à plusieurs reprises, a essayé de quitter Bretagne Ateliers. Affecté d’une double scoliose qui lui a valu quatre années d’hospitalisation lorsqu’il était enfant et l’implantation de deux tiges de métal dans le dos, cet homme de 45 ans a tenté sa chance dans les secteurs de l’imprimerie, de la cordonnerie et enfin, de l’électronique de précision.

« J’aurais aimé être dans la mécanique moto. Malheureusement, mon handicap m’interdit de porter des objets lourds. En fait, il y a plein de mouvements qui me sont impossibles à effectuer. Dans mon cas, il me faut un emploi assis-debout sans gros effort physique », explique-t-il.
Jeune adulte, il travaille pendant dix-huit mois dans une imprimerie du milieu ordinaire. Tout lui plaît. Malheureusement, la société fait faillite et les ennuis recommencent. « Inscrit à l’ANPE, j’ai cherché du travail. Et puis, j’ai fait un stage de réinsertion de quatre mois dont deux semaines en cordonnerie. Je suis adroit de mes mains et ce métier m’aurait plu mais l’employeur n’a pas voulu d’une personne qui avait des problèmes de dos », poursuit Pierre-Yves Leprince. Retour à l’ANPE. Cette fois, on lui propose un contrat de trois mois à Bretagne Ateliers. Trop content de travailler, il prend.

Dans les années quatre-vingt dix, Mitsubishi ouvre dans la région rennaise une usine de téléphones mobiles et recrute en masse. Jean-Yves Leprince postule mais sans succès. « À la fin de l’entretien, on m’a fait comprendre que je n’étais pas compétent. Comme je n’avais pas de CAP, j’ai cru que cela faisait obstacle », raconte-t-il. Las ! Pendant neuf mois, il suit une formation, obtient le fameux CAP en électronique et retourne frapper à la porte de Mitsubishi. Mais rien n’y fait. « J’ai compris qu’on met des belles images mais que derrière il n’y a rien, aucun acte », regrette-t-il. Aussi, afin de faire bouger les choses, il est devenu délégué syndical CFDT à Bretagne Ateliers.

Houcine El Khalloufi souffre également d’un terrible mal de dos mais ne se considère pas comme une personne handicapée : « Je suis un travailleur handicapé déclaré par la Cotorep, mais ça ne se voit pas ».
De fait, après avoir été dans l’hôtellerie et le commerce, il ferme au bout de huit ans sa petite épicerie de quartier, délaissée au profit de la grande distribution. Et se fait embaucher comme salarié agricole dans une entreprise de poulets. « Après ça, tout autre travail, c’est du bonheur », résume-t-il. Arrêté pendant dix mois à cause d’un dos douloureux, il refuse la proposition du médecin. « Être invalide et toucher une pension, ce n’est pas mon truc. Et puis, vis-à-vis de mes enfants, ce n’était pas possible », défend-il.

Finalement, il bénéficie d’un stage de dix-huit mois : une semaine en centre de formation et deux semaines chez Bretagne Ateliers. Et essaie avec le concours de l’Agefiph (Fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées) de se faire embaucher chez Sanden, un sous-traitant du secteur de l’automobile. « L’entretien s’est bien passé, un mois après, le médecin de l’entreprise a confirmé que tout était OK, mais entre mon âge et mon dos, ils avaient peur que je ne tienne pas debout », dénonce-t-il. Et d’ajouter : « C’est complètement faux. Malgré mon handicap, je peux travailler debout ». Il frappe de nouveau à la porte de Bretagne Ateliers où il commence comme opérateur. « En 2003, je suis passé animateur et l’été dernier, j’ai été nommé chef d’équipe », se félicite-t-il.

Affecté à la fabrication de radiateurs pour les voitures de chez PSA, Houcine El Khalloufi s’épanouit dans son travail. « Pour monter en grade, il y a quatre ans de travail derrière, je suis toujours partant. Du côté de la direction, l’esprit est excellent : lorsqu’une personne rencontre une difficulté sur un poste, on la change. Il ne faut pas forcer les gens à travailler sur des postes qui nuisent à leur santé ou à leur moral. Prendre en compte, résoudre, écouter ; ici, on fait du social tout le temps », conclut-il. Même son de cloche chez son collègue : « Je tiens à travailler. Je ne veux pas vivre chez moi avec une allocation. Ici, j’ai un travail qui me plaît et où on me sollicite ».


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