N° 746 | du 24 mars 2005 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 24 mars 2005

Le procès d’Angers peut en cacher un autre

Joël Plantet

La sidération engendrée par le procès angevin aurait-elle pour effet de rétrécir la réflexion ? Avant même que ne soient initiés les débats, certains ont déjà mis la responsabilité des services sociaux, voire la pertinence de notre système de protection de l’enfance, sur la sellette. Dans une atmosphère qui s’annonce délétère, des dommages collatéraux sont à craindre. D’ores et déjà, quelques voix se font entendre

“La pédophilie est aujourd’hui au cœur de l’actualité médiatique et juridique », écrivait déjà en… 1997 l’Institut des hautes études de la sécurité publique (IHESI, devenu INHES) en exergue d’un premier ouvrage — intitulé La pédophilie et se proposant de mieux cerner le phénomène et les mesures de prévention à mettre en œuvre — encore disponible aujourd’hui sur cédérom [1].

Les acteurs se mettent en place : vingt-trois familles mises en cause dont vingt et une suivies par les services sociaux. Assistantes sociales de secteur, éducateurs d’action éducative en milieu ouvert, éducatrices de protection maternelle et infantile, psychologues, aides ménagères, infirmières scolaires, responsables de curatelles ou tuteurs, contrôleurs judiciaires… Sur quarante-huit témoins cités, vingt-six travailleurs sociaux.

« Un comble : beaucoup d’adultes étaient sous tutelle ou curatelle. Et la plupart des enfants étaient suivis par le biais d’une assistance éducative », s’est déjà vertueusement indigné L’Express du 28 février. N’ayant évidemment rien à perdre, l’avocat d’une des principales accusées en rajoute : « Des éducateurs devaient se rendre à leur domicile. Sont-ils venus assez souvent ? Y a-t-il eu une bonne communication entre les services ? Les époux X. étaient-ils assez malins pour tout dissimuler ? Ce procès sera aussi celui des services sociaux ». D’autres organes s’engouffrent dans la brèche : « L’inertie des travailleurs sociaux en accusation », titrait carrément le Figaro.

Pourtant, « il est faux de dire que personne n’a rien vu ni entendu », réajuste le président du conseil général du Maine-et-Loire, dont dépend l’Aide sociale à l’enfance, Christophe Béchu, rappelant que quinze cas avaient fait l’objet de signalements pour carences éducatives ou suspicion de maltraitances sexuelles, « mais [que] les services sociaux n’ont pas à remplir le rôle de la police ou de la justice ». En l’occurrence, des adultes particulièrement manipulateurs ont polarisé l’attention sur moult tâches d’accompagnement liées à l’insertion professionnelle, à l’illettrisme, à la prise en charge de problèmes psychologiques, d’alcoolisme ou de handicap.

Trop discret travail social

« Dans ce dossier, c’était les familles les plus coopératives avec les services sociaux qui avaient les comportements les plus graves », confirmait récemment le vice-procureur. Et il aura fallu attendre que les parents soient en garde à vue pour que les enfants se décident à parler.

Le département est loin d’être vierge en matière d’initiative de protection : une cellule vigilance-pédophilie avait été mise en route au début de cette année, et une unité d’accueil spécialisée est en voie de création au CHU local pour les enfants victimes d’abus sexuels ; la notion de « secret partagé » entre justice et services sociaux y est discutée. Le vice-président du conseil général en charge de l’action sociale, Christian Giller, veut monter des « comités de prévention de la récidive ». Un schéma axé sur la prévention met en lien depuis 1998 services de justice, de police, CAF, associations et collectivités locales. En 2000, une première Charte de signalement était utilisée, avec cahier des charges incluant les diverses procédures.

Le secteur est interpellé : « Société paradoxale où ceux qui profitent de la misère sont ceux-là même qui condamnent ceux qui s’efforcent, avec les moyens qu’on leur donne, de la soulager », tempête Jacques Ladsous, en se félicitant que le conseil général du Maine-et-Loire ait saisi le Conseil supérieur du travail social.

Dans un point de vue saisissant intitulé De l’usage politique des affaires d’abus sexuels sur enfants, publié dans Libération du 16 mars, Michèle Becquemin, éducatrice et sociologue, établit un parallèle avec certaines affaires analogues ayant défrayé la chronique anglaise. Elle en tire, entre autres observations, une conclusion éminemment politique : « ces drames et leur médiatisation ont accompagné, voire servi les avancées de l’idéologie néolibérale en donnant une inflexion particulière au travail social (renvoi aux responsabilités parentales, renforcement de la pression morale et du contrôle social ainsi que du système d’accusation/défense, et parallèlement accentuation de la répression de la délinquance juvénile) ».

Les associations de travailleurs sociaux, pour leur part, commencent à réagir : « il ne sera jamais possible de prévoir et d’empêcher toutes les situations de maltraitance en France », prévient l’association des assistants de service social (ANAS) sur son site. « Tout au plus pourra-t-on les limiter et en réduire le nombre de façon conséquente. Mais pour cela il faudra d’autres moyens que ceux qui nous sont actuellement dévolus ».

Dans ce procès, d’autres risques existent : alors que la loi de 1881 interdit de diffuser « de quelque manière que ce soit, des informations relatives à l’identité, ou permettant l’identification d’un mineur victime d’une infraction », la Défenseure des Enfants a dû rappeler vigoureusement que ces règles élémentaires avaient été bafouées au procès d’Outreau. Par ailleurs, le mouvement ATD Quart-Monde craint une nouvelle stigmatisation des populations précaires dans leur ensemble, favorisée par l’emploi abusif du terme « quart-monde ».


[1La pédophilie, Catherine Montiel et Renaud Fillieule (CD-rom, 10 €), mai 1997. Un autre ouvrage, La pédophilie, méthodes d’évaluation de la démarche intellectuelle et des stratégies de passage à l’acte des agresseurs sexuels pédophiles, avait été publié deux ans plus tard.
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