N° 665 | du 8 mai 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 mai 2003

Le nouveau visage des toxicomanies

Léo Grenel

Thème : Toxicomanie

Les observations concernant les drogues licites et illicites se sont faites plus fines ces derniers temps. Le tabac et l’alcool ont intégré le champ d’intervention de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt). Les nouvelles habitudes de consommation, des jeunes en particulier, préoccupent de plus en plus l’opinion. Politiques et professionnels, chacun avec ses moyens et ses convictions, tentent d’élaborer une stratégie

Plus de 80 % des moins de 19 ans ont expérimenté au moins un produit psychotrope. Faut-il mettre ce chiffre en lien avec le fait que chaque année, ils sont en France plus de 1 600 jeunes, entre 10 et 19 ans, à mourir accidentellement, et environ 230 à se suicider ? L’enquête sur la santé et les consommations effectuée lors de l’appel de préparation à la Défense (Escapad) interroge les jeunes gens lors de leur passage à cette journée. Pour l’année 2001, quelques tendances ont pu être esquissées : concernant le tabac, produit « très addictif », les fumeurs, filles ou garçons, déclarent avoir commencé à fumer en moyenne à 13,7 ans. L’alcool, en revanche, est d’usage plus masculin : à dix-huit ans, les garçons affirment ainsi plus souvent que les filles avoir été ivres au cours de leur vie ou des 12 derniers mois. Le cannabis est couramment expérimenté, la répétition de son usage étant beaucoup plus fréquente que celui de l’alcool. Au même âge, la prise des autres produits psycho actifs est nettement plus rare, même si l’ecstasy ou les poppers ont déjà été essayés par 5 % des jeunes. Mais, à 18 ans, plus de 96 % des garçons et des filles ont absorbé au moins deux substances psychoactives, le plus souvent choisies entre alcool, tabac et cannabis [1].

Or, la responsabilité de l’alcool est écrasante dans les différents visages de la violence. Prenons-en quelques exemples. Les enquêtes auprès de victimes de violences — souvent subies par des femmes — indiquent que 30 % environ des agresseurs étaient alcoolisés avant de passer à l’acte. De même, le rôle tenu par l’alcool dans les accidents de la route est majeur et souvent rappelé par les professionnels de santé publique ou de sécurité routière : on lui devrait environ 2 700 morts et 24 000 blessés annuellement. En outre, il serait globalement impliqué, selon les associations, dans 20 % des hospitalisations — 40 % des hospitalisations psychiatriques —, 20 % des crimes et délits et 80 % des violences conjugales.

Mais ce n’est pas tout. Selon un rapport de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) élaboré en lien avec l’Association nationale de prévention de l’alcoolisme (ANPA) [2] et rendu public il y a quelques semaines, entre 10 et 20 % des accidents du travail seraient dus à l’alcool, toutes les catégories professionnelles étant concernées. Pourtant, la médecine du travail ne prend en compte cette question que depuis une dizaine d’années. Et les travailleurs sociaux sont, comme bien d’autres, concernés : selon une étude américaine de 1995, « Les hommes qui ont un travail stressant ont 27,5 % de plus de risque de développer une dépendance à l’alcool si ce travail ne leur donne aucune latitude de décision mais est à forte pression psychologique »…

Dans le champ d’action de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt), Didier Jayle, son président préconise le renforcement des centres d’alcoologie (lire l’interview). Mais simultanément, le ministre de la Santé dont il dépend, Jean-François Mattéi, refuse de signer un décret — pourtant préparé depuis une année avec les professionnels — créant des centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa)… Plusieurs de ces professionnels se sont émus et inquiétés de l’approche du gouvernement — Mattéi avait parlé d’une « mode » en évoquant l’entrée du tabac et de l’alcool dans le champ des drogues — et craignent même le retour des lobbies alcooliers. Le même ministre se prononçait tout de même pour un taux d’alcoolémie zéro pour les conducteurs.

Dans une enquête récente sur les représentations, opinions et perceptions sur les psychotropes (Eropp), l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) relevait que les Français devenaient peu à peu plus sévères sur les drogues licites que sont l’alcool et le tabac. Il apparaissait dans l’enquête que le tabac est le produit duquel on devient le plus facilement dépendant pour 47, 7 % des personnes sondées, devant l’alcool (21, 1 %) et le cannabis (20 %). Dans cette même logique, un Français sur quatre se disait favorable à la vente libre du cannabis. Le 11 février 2003, le Sénat adoptait en première lecture une proposition de loi visant à restreindre la consommation de tabac chez les jeunes. Article 1 : il est interdit de vendre ou d’offrir gratuitement, dans les débits de tabac et tous commerces ou lieux publics, des produits du tabac à des mineurs de moins de seize ans sous peine de 3 750 euros d’amende, doublés en cas de récidive et pouvant aller jusqu’à la résiliation du traité de gérance si l’infraction est le fait d’un débitant de tabac. Article 2 : Dans le cadre de l’éducation à la santé, une sensibilisation au risque tabagique est organisée, sous forme obligatoire, dans les classes de l’enseignement primaire et secondaire. La première mesure a été vivement controversée, considérée comme impossible à appliquer et d’une efficacité douteuse. Serait-on là dans le champ du politiquement correct ?

Si les Français sont bien plus indulgents qu’auparavant sur leur représentation du shit, le ministre de la Santé, lui, même s’il se déclare favorable à une révision de la loi de 1970 sur les stupéfiants, écarte toute hypothèse de dépénalisation.
Une nouvelle infraction était ajoutée, il y a peu, au code de la route : conduire après avoir fumé un joint, sniffé une ligne de cocaïne ou avalé une pilule d’ecstasy peut désormais vous valoir trois ans de prison et 9 000 euros d’amende. Une étude nationale avait en effet précédemment montré que 14 % des conducteurs impliqués dans un accident mortel avaient fumé un ou des joints dans les heures qui précédaient l’accident.

Fin février 2003, le ministre délégué à l’enseignement scolaire, Xavier Darcos, a présenté, dans le cadre d’un plan sur la santé des jeunes à l’école, quelques dispositions : dépistage plus précoce des troubles, prise en compte améliorée des souffrances psychiques, lutte contre le tabagisme et renfort de l’éducation à la santé et à la sexualité. Concernant le troisième point, l’objectif est de faire appliquer la loi Evin dans les établissements scolaires, et de permettre la délivrance, par les infirmières scolaires (et tous les collèges qui n’en ont pas ?), de produits substitutifs nicotiniques. Une deuxième conférence latine de réduction des risques liés aux usages de drogues réunira à Perpignan, du 22 au 24 mai 2003, des acteurs français, espagnols, portugais, italiens, suisses et latino-américains. Il s’agira d’analyser les nouveaux produits et les nouveaux usages, puis d’élaborer « de nouvelles stratégies » pour la réduction des risques.

Pour l’Association nationale des intervenants en toxicomanie (ANIT) [3] « de nouveaux usages se superposent aux anciens » : par exemple, les recours aux speeds ou à la cocaïne, de même que les poly-intoxications favorisent les passages à l’acte violents. Il est donc plus nécessaire que jamais de poser la question de la sécurité, pour les usagers, les personnels, les familles.

En février, la même ANIT avait réuni les professionnels à Paris pour une journée d’étude fort intéressante intitulée Addictions au féminin, au cours de laquelle il apparaissait que ce phénomène, peu étudié dans notre pays, posait pourtant de réelles questions : femmes toxicomanes consultant moins que les hommes, équipements non pensés pour elles, la toxicomanie n’étant pas une « manière normale », pour une femme, de signifier qu’elle ne va pas bien, et que cela se révèle encore plus difficile pour une mère ou une femme enceinte. Visiblement, en 2003, de nombreuses recherches restent à faire.


[1Santé, mode de vie et usages de drogues à 18 ans : les résultats de l’enquête ESCAPAD 2001, F. Beck et all., OFDT, juin 2002, 200 p. À consulter sur Internet : www.drogues.gouv.fr, rubrique Pour en savoir plus.
OFDT - 105 rue Lafayette - 75010 Paris. Tel. 01 53 20 16 16

[2ANPA - 20 rue Saint Fiacre - 75002 Paris. Tel. 01 42 33 51 04

[3ANIT - 28 Chemin des Moulins - 69230 Saint-Genis Laval.Tel. 04 78 50 78 50


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