N° 1123 | du 24 octobre 2013 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 24 octobre 2013

Le naufrage du droit d’asile

Joël Plantet

La forteresse Europe se verrouille et met de plus en plus à distance une politique de migration humaniste. Égoïsme européen, repli sur soi, indécence. Les réponses actuelles échappent au regard démocratique des citoyens.

Le 10 octobre, le Parlement européen adoptait le programme de surveillance renforcée des frontières extérieures, dénommé Eurosur, coordonné sous l’égide de l’agence Frontex, constitué d’un nouveau système de reconnaissance et de transmission de données destiné à surveiller les flux de réfugiés en Méditerranée. Entrant en fonction début décembre, il s’agira, selon la définition de la commissaire européenne aux Affaires intérieures, « d’endiguer la criminalité transfrontalière » et [on notera la hiérarchisation] de « détecter plus rapidement et venir en aide aux bateaux de réfugiés en difficulté ». Bref, renforcer d’abord la lutte contre l’immigration clandestine, rendre les frontières encore moins perméables, puis sauver des vies (sans que soit précisé le sort réservé aux rescapés). L’agence opère également à partir des pays africains dans le but d’empêcher des départs illégaux, principalement en direction des Îles Canaries et des trajets en Méditerranée et Mer Noire.

« Nous avons l’intention de tripler notre présence à la fois en termes d’effectifs et de moyens dans le sud de la Méditerranée pour une mission militaro-humanitaire », déclare le ministre italien de la Défense, dont le pays, avec Malte, est en première ligne. L’Italie, en effet, fait face à un afflux exceptionnel de migrants (30 000 depuis le début de l’année, soit quatre fois plus qu’en 2012).

Le périmètre méditerranéen va donc se truffer de nouvelles technologies de surveillance, faites de drones, de radars, de satellites et de caméras. Or, plus une frontière est militarisée, plus les chemins empruntés par les migrants sont dangereux. Alors, à quoi sert Frontex ? Pourquoi, par exemple, aucun secours n’a-t-il été porté au bateau ayant fait naufrage le 3 octobre à quelques miles de Lampedusa, alors que des patrouilles mixtes sont organisées en permanence par les pays riverains ? Plus de 3 300 personnes auraient déjà trouvé la mort dans cette région depuis 2002, alors que l’agence est en fonction depuis 2004 et que ses moyens n’ont cessé de croître (même s’ils ont été réduits cette année). L’Office des migrations internationales (OMI) fait pudiquement état de 20 000 migrants morts en tentant de rallier l’UE au cours des vingt dernières années. Le chiffre est certainement beaucoup plus élevé.

De tous côtés, des voix s’élèvent pour réclamer une autre politique

Des questions essentielles sont encore sans réponse : ainsi, qui, des États membres de l’UE ou de Frontex, est garant du respect du droit d’asile ? Les 24 et 25 octobre, aura lieu le prochain conseil européen, dont on ne sait encore si ces préoccupations seront à l’ordre du jour…
De tous côtés, des voix s’élèvent pour réclamer une autre politique. À l’initiative d’associations du Nord et du Sud de la Méditerranée, le réseau Frontexit – fédérant une vingtaine d’organisations, dont en France la Cimade, le Gisti ou la Fasti… – mène le combat contre cette logique. Il accuse la Frontex d’absence de discernement et d’aller à l’encontre du principe de non-refoulement de la convention internationale des réfugiés.

Bien avant les deux tragiques naufrages de ces derniers jours, la Méditerranée avait commencé à prendre l’aspect d’un cimetière. Au moins 350 morts dans un naufrage, issus de la Corne de l’Afrique, et environ 200 autres quelques jours plus tard – en majorité des Syriens fuyant la guerre –, ont réactivé le malaise.
La situation empire depuis des années. Déjà en 2008, l’Europe se barricadait par rapport aux réfugiés climatiques et au « choc alimentaire mondial » se profilant. Le pire ne fait que commencer, si la réponse collective ne s’articule pas sur un minimum de solidarité.