N° 775 | du 24 novembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 24 novembre 2005

Le massage redonne confiance aux corps torturés

Propos recueillis par Mireille Roques

Kinésithérapeute au centre Primo Lévi, Claude Bietry pratique la méthode Mézières. En considérant la personne dans sa globalité, cette méthode permet bien souvent de dénouer des blocages

Dans une équipe essentiellement constituée de psychologues et de psychanalystes, quels sont la place et le rôle d’une kinésithérapeute ?

Les patients me sont adressés le plus souvent par l’un des médecins du centre Primo Levi, parfois par l’un des psychologues ou même par l’assistante sociale. En général, la demande m’est présentée en réunion de synthèse, un certain temps après le début de la prise en charge. En effet, les gens commencent par parler de leurs insomnies, de leurs cauchemars, de leurs maux de têtes, de leurs angoisses. Les douleurs et les raideurs dues à la torture « remontent » plus tard, quand les premiers symptômes évoqués commencent à s’apaiser. Mon travail consiste à aider les personnes sous l’emprise de la douleur à l’approcher, l’apprivoiser, pour qu’elles aient moins mal. Les rétractions, les raideurs du corps entravent les fonctions essentielles des systèmes nerveux, respiratoire, sensoriel… Il faut travailler avec les résistances du corps pour dénouer les blocages. Massage, drainage… peu à peu on reconstruit le schéma corporel et on permet de renouer avec les zones du corps qui ont été occultées, comme mises à l’écart. Dans ces zones du corps sont inscrits le souvenir et la douleur. Elles rappellent les violences. Au fur et à mesure de mes interventions auprès du patient, je transmets mes remarques aux collègues. Les échanges entre thérapeutes permettent un accompagnement global.

Quelles sont les personnes qui bénéficient de vos soins ?

Nous recevons, selon les événements politiques, des personnes issues des différentes régions du monde : Kurdes de Turquie, Tchétchènes, Algériens… Depuis quelques années le centre Primo Levi accueille de plus en plus de personnes originaires d’Afrique subsaharienne et elles sont également majoritaires parmi les patients dont je m’occupe. Pour ma part, je reçois seulement des adultes, le plus souvent des femmes.

Quelles sont les plaintes les plus fréquentes ?

Les gens souffrent des membres qui ont été violentés : les bras, les épaules, toute la colonne vertébrale, le bassin… Certaines douleurs en masquent d’autres, refoulées. Par exemple, j’ai suivi longtemps une jeune femme du Congo Brazzaville. Elle se plaignait surtout de son bras alors qu’elle avait une sciatique avérée mais qui, pour elle, semblait secondaire. En collaboration avec le médecin, nous avons pris en considération cette plainte liée au bras jusqu’à ce que, petit à petit, elle surmonte l’intensité du traumatisme, ce que cette douleur au bras représentait. J’ai dû chercher le geste le plus doux, proche du maternage, tant la douleur était exacerbée. En parallèle, je travaillais les autres parties de son corps pour les relier au bras. À un certain moment, pour différentes raisons, elle a interrompu les séances, alors que nous étions peut être sur le point d’aborder la zone du bassin, là où la sciatique portait la trace des viols.

Vous est-il nécessaire de présenter les gestes que vous allez faire ?

La torture a instauré chez ceux qui l’ont subie un réflexe de méfiance vis-à-vis d’autrui. Il est bien sûr nécessaire d’expliquer mes gestes sur leur corps avant de les toucher. Au fur et à mesure, je commente mon travail pour que les personnes puissent aussi participer, ne pas rester passives comme si elles « subissaient » la séance. Je leur propose une pause quand je sens une difficulté. La parole reste un lien entre elles et moi et d’ailleurs, lorsque c’est nécessaire, je fais appel à un interprète. Ces personnes sont des victimes, pas des malades. Il s’agit de les aider à retrouver leur dignité, à se redresser. La particularité de la méthode Mézières que je pratique, est de considérer la personne dans sa globalité. Son but est l’harmonie du corps, pour permettre de vivre en bonne intelligence avec lui. Cette approche prend en compte la douleur exprimée. Par un travail corporel, on cherche à rassembler ce corps éclaté par la torture et qui a perdu ses repères.

En moyenne combien de temps dure votre prise en charge ?

Entre quelques jours et quelques années. Pour certains l’approche de la souffrance est trop difficile. Une dame tchétchène a abandonné au bout d’un mois. Elle m’a dit qu’elle ne supportait pas d’aborder la douleur. Elle a par ailleurs arrêté sa psychothérapie. La plupart des patients sont suivis un peu plus d’un an. Certains reviennent, parfois longtemps après, pour une nouvelle étape dans ce cheminement, après une pause consacrée à la recherche d’un travail, d’un logement…. Malheureusement, nous recevons de plus en plus de personnes à qui l’asile a été refusé. L’accompagnement de ces personnes sans statut ni perspectives d’avenir est très difficile. Aux souffrances de la torture et de l’exil s’ajoutent celles de la précarité la plus totale, dans un pays où elles espéraient trouver refuge.


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