N° 974 | du 27 mai 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 mai 2010

Le langage des jeunes, vivre avec 300 mots

Joël Plantet

Thème : Langage

Que se passe-t-il lorsque l’on n’a pas les mots pour le dire ? D’éventuelles insuffisances peuvent-elles entraîner d’autres expressions plus violentes ? Comment, par exemple, le langage structure-t-il l’exclusion des jeunes de certaines cités ? Des initiatives sont menées auprès des élèves pour les aider à maîtriser le langage, vecteur d’insertion, en dehors de leur propre code. Reportage à Aulnay-sous-Bois.

À la fin de l’année dernière, dans trois départements franciliens (Val-de-Marne, Seine-et-Marne, Seine-Saint-Denis), 12 000 élèves (450 classes) de 6e ont été évalués sur leur langage pendant deux semaines. Plusieurs exercices leur étaient proposés : recherche d’informations dans un texte, écriture de mini-rédactions… S’ajoutant aux évaluations menées en CM2, cette formule présentait l’originalité de concerner toutes les matières, et non pas le seul français : en effet, que ce soit en histoire ou en maths, un élève ne pourra pas faire ses devoirs s’il ne comprend pas ce qui lui est demandé.

Considérés comme dressant un portrait des connaissances maîtrisées (et aussi des autres), les résultats furent partagés entre les enseignants, et un recueil de sites Internet et autres outils proposant des réponses adaptées furent mis à disposition des profs. Quelques autres expériences existent pour un rapport apaisé avec la langue : un camion des mots sillonne la France depuis quatre ans et va à la rencontre d’enfants scolarisés du CE2 à la 3e, c’est-à-dire d’environ huit à quinze ans. En l’occurrence, animations pédagogiques sur ordinateur, jeux divers et interactifs avec les pièges, les règles, l’histoire de la langue française sont autant de réponses ludiques à certaines difficultés scolaires, voire à un possible sentiment d’échec.

De même l’association Lire et faire lire, qui fête ses dix ans cette année, se veut être un « programme de développement du plaisir de la lecture et de la solidarité intergénérationnelle en direction des enfants fréquentant les écoles primaires et autres structures éducatives (centres de loisirs, crèches, bibliothèques…) » À la demande d’un enseignant, d’un éducateur ou d’un animateur, des bénévoles de plus de 50 ans offrent une partie de leur temps libre aux enfants pour stimuler leur goût de la lecture et favoriser leur approche de la littérature.

Le 30 avril 2010, Banlieues d’Europe organisait à Marseille un séminaire intitulé Autour de l’écrit, des expériences engagées avec les habitants, autour des ateliers d’écriture participatifs avec les habitants : « Quelle nouvelle relation au langage, à l’écrit, peut naître de ces ateliers ? Quels impacts et résonances peuvent avoir ce type de projets sur un territoire ? », s’étaient interrogés en amont les organisateurs (lire le reportage à Aulnay-sous-Bois).

Même le président

« L’incapacité à s’exprimer génère la frustration. Faute de mots, l’instrument d’échange devient alors la castagne », avait observé un éducateur spécialisé, Aziz Sahiri, dans un article intitulé Vivre avec 400 mots (Le Monde, 19 mars 2005). Au lendemain de 1968, Dario Fo, amateur gourmand de langage, avait créé une pièce de théâtre dont le titre était une provocante hypothèse sociologique : L’ouvrier connaît 300 mots, le patron en connaît 1000, c’est pour ça qu’il est le patron… Tout le monde s’accorde en général sur le fait que la maîtrise de l’écrit est un levier de l’ascension sociale et celle de l’orthographe un rouage qui doit être accessible à tous. Pourtant, l’écriture du français est considérée comme l’une des plus difficiles… Par exemple, pourquoi doit-on écrire « aquarelle » avec un “e” sans accent et deux “l”, alors que « modèle » l’est avec un “e” accentué et un seul “l” ? « Toilettage » avec deux t, mais « étage » avec un seul “t” ? »

Que penser de la détérioration de l’orthographe observée partout, même dans les documents officiels, y compris sur le site Internet de l’Élysée ? D’un président de la République qui méprise en même temps la syntaxe et la Princesse de Clèves ? De discours ou interventions de Sarkozy truffés de fautes graves (« si on dit plus qu’est-ce qui va et qu’est-ce qui va pas », « nos principals partenaires », « l’apprentissage, elle a… », « nous sommes la dernière génération qui peuvent sauver le monde », « repliement communautaire », tous ces exemples étant puisés dans une seule apparition télé, en janvier dernier sur TF1) ? Signe des temps, l’épreuve de culture générale disparaissait l’an dernier de nombreux concours administratifs… Pourtant, selon le sociologue Edgar Morin, elle reste indispensable pour « à partir des écrits, des arts, de la pensée, aider à s’orienter dans la vie et à affronter les problèmes de sa propre vie »

Le « parler caillera »

Réunis au sein d’un laboratoire de la délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), quelques linguistes essaient de « rationaliser » l’orthographe de la langue française, en estimant que 500 mots pourraient, dans un premier temps, être ainsi modifiés (doublement des consonnes, pluriel en x, accentuation unifiée…). Des rectifications orthographiques avaient déjà été votées par l’Académie il y a vingt ans, peu suivies d’effet, mais la démarche se poursuit. Quoi qu’il en soit, le dynamisme de notre langue se vérifie depuis des lustres. Certains jargons ont même eu de fort belles destinées : le louchébem, argot des bouchers en vogue depuis la fin du XIXe siècle (remplacer la consonne initiale par un l, la rejeter en fin de mot, la compléter par un suffixe : louchébem = boucher), serait encore parlé par cinq à sept mille locuteurs. Environ cent cinquante ans plus tard, avec l’apparition du verlan – aujourd’hui déjà dépassé – et surtout l’appropriation de mots et d’expressions d’autres cultures (tsiganes, arabes, africains, anglais, vieil argot français, etc), le vocabulaire s’est largement enrichi, parfois officiellement.

Il y a deux ans, à l’initiative de l’association Permis de vivre la ville, un Lexik des cités (éd. Fleuve noir) signé par un groupe de jeunes d’Evry (91) avait compilé – et illustré – les expressions du moment : chanmé (formidable), wesh (qu’est-ce qu’il y a ?), meskin (le pauvre), et mille autres. De toute évidence, ce « parler caillera », inventé dans les marges pour des besoins identitaires, se retrouve, en fin de course, parfois dans les dictionnaires. Il arrive (assez fréquemment) qu’il soit mal toléré socialement : mais le décrié nique ta mère ne serait-il pas, comme l’ont noté certains linguistes, autre chose que le putain, con ! du sud de la France ?

Vitalité du slam

Lors de la Semaine de la langue française et de la francophonie, tenue partout dans l’hexagone entre le 20 et le 27 mars derniers, le slam a été à l’honneur à travers une opération intitulée Dis-moi dix mots dans tous les slams, preuve s’il en fallait que le français reste une langue en mouvement. Dix mots ont donc été sélectionnés (dont l’excellent remue-méninges, ou le bel escagasser provençal) pour autoriser mille broderies créatives. Cette opération, a déclaré, un poil emphatique, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, « doit être l’occasion de mettre en lumière cette pratique vivante et partagée du Verbe, qui crée l’alchimie avec les publics, et qui essaime un peu partout sur nos territoires. C’est ainsi aussi, j’en suis convaincu, que nous ferons résonner crescendo la beauté et les richesses insoupçonnées de notre langue. » En tout cas, des mots nouveaux se créent (comme baladeur récemment, lui aussi choisi dans les dix mots), s’empruntent à d’autres langues (crescendo ou zapper, par exemple) ou encore acquièrent de nouvelles significations (galère, mobile…). Qui plus est, le développement vertigineux des textos (aujourd’hui on licencie par SMS…) et des courriels – sans parler des sigles omniprésents – accélèrent un processus de nécessaire adaptation.

Si la rubrique du slam est particulièrement dynamique depuis quelques années, d’autres outils ont également fait leurs preuves : partage de mots dans les cafés, ateliers d’écriture en établissements scolaires, tournois d’improvisation… De plus en plus nombreux, des professionnels de la culture et du champ social travaillent ensemble, s’intéressent à la pratique du slam, organisent des joutes. En effet, ce maniement ludique du verbe autorise une certaine audace dans la prise de parole, permettant parfois de renouer avec des traditions orales, allant jusqu’à donner forme exutoire à d’éventuelles pulsions violentes. Créée fin 2009, la Ligue Slam de France rassemble aujourd’hui une vingtaine de collectifs, avec le but d’apporter plus de reconnaissance, dans et hors nos frontières, à ce moyen d’expression hautement poétique. Le 28 mars, au salon du livre de Paris, une Nuit du slam avait ainsi enchaîné quelques belles créations inédites, collectives ou individuelles. Se revendiquant de la démocratie culturelle, des apéros slam, des ateliers, avaient encore une fois démontré l’apport de cette musique verbale.

Vers un bilinguisme

Les mots, outil anti-exclusion ? Probablement. Mais c’est une histoire de codes. Le langage des exclus, d’une certaine manière, peut devenir parler urbain. D’une ville à l’autre, d’un quartier à l’autre, d’une cité à l’autre, le vocabulaire varie, s’essaie, se transmet parfois. Le linguiste Alain Bentolila, qui estimait (dans l’article du Monde cité plus haut) que ce langage permettait de partager surtout « les mêmes anxiétés, les mêmes manques, la même exclusion, le même vide », entre 12 % et 15 % de la population jeune l’utiliseraient aujourd’hui. L’appropriation se fait en général à la vitesse grand V. Actualisé en permanence, un drôle de dictionnaire témoigne ainsi sur Internet des évolutions linguistiques de l’argot des banlieues. Même si les langues de proximité, voire de ghetto, ont leur richesse intrinsèque, il est évident que plus l’éventail du vocabulaire sera large, plus l’accès à ce qui permet la vie en société sera aisé. D’évidence, il est nécessaire que certains jeunes deviennent bilingues.


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