N° 840 | du 10 mai 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 mai 2007

Le groupe, une clé pour l’autonomie

Katia Rouff

Thème : Prévention

Chaque semaine, une demi-douzaine de petits patients se retrouvent pour jouer et développer leurs compétences dans le centre d’action médico-sociale précoce du XIIe arrondissement parisien. Des professionnels observent avec discrétion leurs interactions, leurs difficultés et leurs progrès.

« Regarde, mes cheveux poussent », annonce Candice [1], une petite fille brune assise sur un pouf rouge dans un coin de la pièce. La très souriante Céline, elle, serre quatre poupées en tissu dans ses bras. Vêtue d’un pull orange, Léa fait des tours de trottinette dans la salle. Rosalie, petite blonde aux longs cheveux, est allongée seule au pied de l’escalier qui mène au bac à sable. Fâchée contre sa maman, elle exprime sa colère. Nous sommes vendredi, et le groupe enfants du centre d’action médico-sociale précoce (CAMSP) du XIIe arrondissement parisien [2] accueille six enfants âgés de cinq ans en moyenne. Dans un grand espace ludique, ils jouent et développent leurs compétences sous le regard discret mais attentif de trois professionnelles : Christine Alais et Anne Magnier, éducatrices spécialisées, animatrices du groupe et Claire Papin, orthophoniste, chargée de la prise de notes.

Tous les enfants du groupe bénéficient d’un suivi individuel dans ce CAMSP, assuré par un ou plusieurs professionnels (psychologue, orthophoniste, kinésithérapeute, éducatrices spécialisées…) en présence de leurs parents. Tous sont également intégrés dans un lieu d’accueil de la petite enfance (crèche, halte-garderie, maternelle…), ont fait l’expérience de la séparation, de la socialisation et de l’apprentissage en groupe. Ils présentent des pathologies diverses ou associées (décalage global du développement, déficience intellectuelle, infirmité motrice cérébrale…).

Grâce au groupe enfants, ils rencontrent des camarades qui ont les mêmes difficultés qu’eux. En observant leurs jeux, leurs déplacements dans l’espace, leur attitude…, les professionnels découvrent leur personnalité, leurs stratégies, leurs compétences et leurs difficultés. Les animatrices ne proposent aucune activité dirigée, laissant les enfants explorer, choisir le jeu qui leur convient (grosse boule, établi de bricolage, bac à sable situé en mezzanine, un peu à l’abri des regards…) Elles interviennent peu mais rappellent le cadre : interdiction de se faire mal ou de faire mal à l’autre, de lancer du sable par-dessus le bac à sable, de grimper sur la rampe et autour des plantes.

Un cadre à la fois contenant et libre qui permet aux enfants de faire des expériences et de prendre confiance en eux. « Il y a quinze ans, nous étions plus directifs, souligne Christine Alais, si un enfant avait des difficultés pour accomplir une tâche, nous nous levions pour l’aider. Aujourd’hui nous l’encourageons à faire seul, ce qui ne nous empêche pas de lui apporter de l’aide si nécessaire. » Léa demande d’ailleurs un coup de main pour ouvrir une grosse boîte de jouets. Toujours assise sur son pouf, Candice commente ce que font les autres enfants, Anne Magnier l’invite à les rejoindre. « Chaque enfant avance à son rythme et une observation fine permet de décrypter ses progrès. Si un enfant a un comportement particulier, s’isole, présente des stéréotypies, nous le laissons aller jusqu’au bout de ce qu’il fait, afin que, porté par le groupe, il sorte de la situation par lui-même », précise-t-elle.

- En effet, au bout d’un moment, Rosalie, encore un peu fâchée, rejoint le centre de la salle pour jouer. « Voici quelques années, Agnès, une fillette déficiente intellectuelle, peu autonome dans ses jeux, avait très envie de jouer au bac à sable avec les autres enfants mais elle n’y arrivait pas. Nous l’avons encouragée verbalement durant trois mois. Le jour où elle a réussi à rejoindre les autres, son visage rayonnait, elle avait surmonté une épreuve », évoque Christine Alais. Aujourd’hui, c’est Candice qui remporte une petite victoire en mettant une chaussette à sa poupée au bout de cinq bonnes minutes sans demander l’aide de personne et avec un grand sourire. Les enfants prennent confiance en eux, apprennent à se sortir de situations qui leur semblent difficiles et peuvent réinvestir cette confiance dans d’autres lieux. Lorsqu’une fillette recherche une relation individuelle, une animatrice se déplace pour parler avec elle, si un conflit éclate entre deux enfants, elle s’assoit non loin d’eux sans intervenir pour apaiser la situation.

L’observation et l’accompagnement du groupe enfants est un travail de fourmi. Ainsi, Rosalie, six ans et demi, fréquente le CAMSP depuis l’âge de dix-huit mois. « À son arrivée, elle restait face au mur, qu’elle léchait, évoque Anne Magnier, elle présentait des troubles autistiques et une déficience intellectuelle. Aujourd’hui, les troubles autistiques sont levés, elle a cessé de nous tourner le dos lorsqu’elle s’est sentie comprise et nous demande maintenant de l’aide si elle en a besoin ». Le groupe a aussi pour objectif d’éviter à l’enfant les souffrances provoquées par des troubles surajoutés à son handicap (déprime, entrée dans des troubles psychotiques, troubles du comportement…)

Des groupes de parole pour toute la famille

C’est le moment de ranger, tout le monde s’y met sauf Candice qui cherche des limites et refuse un bon moment de rendre les jouets. Avant de partir, enfants et animatrices forment un petit cercle près de la porte. Un rituel apprécié des enfants. Ils nomment les présents et les absents, écoutent ou reprennent en cœur des comptines marrantes. La semaine prochaine, une heure avant le début du groupe enfants, les trois professionnelles se réuniront avec Paulette Letronnier, pédopsychiatre, pour lui faire part de leurs observations et réfléchir avec elle aux besoins de chaque enfant.

Observations qu’elles restitueront également au médecin référent des enfants lors d’une mini synthèse. Au CAMSP, les groupes se suivent et ne se ressemblent pas : des groupes enfants sont réunis autour d’une médiation (dessin, musique, contes…), des groupes frères et sœurs permettent aux fratries des petits patients de partager leurs difficultés avec d’autres, de livrer ce qui peut les agiter ou les inquiéter. Des parents se retrouvent chaque mois pour échanger sur leurs préoccupations. Le CAMSP a toujours le souci de soutenir l’enfant dans son développement mais aussi d’accompagner sa famille.


[1Les prénoms des enfants ont été changés

[2Il s’agit du premier Centre d’action médico-sociale précoce (CAMSP) ouvert à Paris en 1971. Géré par l’Entraide universitaire, il accueille 300 enfants par an et compte 42 salariés. Centre d’assistance éducative du tout petit - 27/29, rue du Colonel Rozanoff - 75012 Paris. Tél. 01 43 45 86 70


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