N° 862 | du 22 novembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 novembre 2007

« Le foyer de l’enfance pourrait-il devenir… un lieu d’alternative au placement »

Propos recueillis par Joël Plantet

Entretien avec Odile Rablat directrice de l’institut départemental de l’enfance et de la famille de Saône-et-Loire (IDEF 71).

Quid d’un conseil de vie sociale dans un foyer de l’enfance ?

Un conseil de vie sociale (CVS) en foyer de l’enfance, ce n’est pas facile : si nous appliquions la loi à la lettre, il n’aurait pas vu le jour (notre durée de séjour est rarement supérieure à un an). Il a fallu que nous « bidouillions », ce qui n’est pas vraiment satisfaisant : le président du CVS est un membre du conseil d’administration, alors que ce devrait être l’inverse, il devrait siéger au conseil d’administration. À l’IDEF 71, c’est donc un adulte qui représente la parole collective des enfants… Les parents ou familles disposent de quatre places, mais ne les occupent pas toujours, souvent meurtris par la décision de séparation d’avec leur enfant, que ce soient eux qui l’aient prise ou que ce soit un juge…

Par ailleurs ils restent impressionnés par cette assemblée d’adultes qui ont le savoir et le pouvoir. Quel jeu doivent-ils jouer ? Qu’attendons-nous de leur présence ? Comment doivent-ils se comporter dans cette instance dont le président devrait être une personne accueillie, donc un de leurs enfants ? Quels moyens mettons-nous en œuvre pour qu’ils puissent se déplacer ? Comment parents et enfants peuvent-ils siéger ensemble alors que ce sont leurs désaccords qui les ont amenés à être séparés ? De fait, ils s’excluent.

Les personnels représentés, élus lors des élections professionnelles tous les quatre ans, ont également leurs difficultés : les horaires ne leur permettent pas toujours d’être réguliers. Plus grande difficulté à mon sens, ils sont au même niveau que les enfants autour de la table, ce qui me semble difficilement conciliable avec la nature de leurs services éducatifs, au moins dans l’esprit. L’exercice de la citoyenneté est difficile… Les éducateurs remettent en cause la démocratie qui veut que chaque enfant (y compris le plus « délinquant ») ait le droit d’être élu tant que la justice ne lui a pas limité ses droits civiques. Les décisions ne sont pas toujours suivies au niveau de la vie des unités : par exemple, les jeunes souhaitent avoir une réunion régulière par unité depuis plusieurs années, mais c’est difficile à mettre en place au foyer de l’enfance, alors qu’au centre maternel cela a été aisé.

Enfin, l’absence d’une plus grande formalisation (avec compte-rendu, ordre du jour, présence réelle des personnes nommées et notamment des administrateurs, qui sont souvent des élus locaux) ne garantit ni la démocratie, ni la pérennité de la parole de cette instance.

Le CVS (appelé chez nous commission qualité car il a précédé la loi, et aussi pour le différencier d’une commission de vie sociale qui sanctionne les manquements à la vie de groupe) permet aux jeunes de plus de onze ans (quelquefois un peu moins) de représenter leurs pairs. Il reste qu’il est urgent de lui redonner du sens, afin que leur parole soit réellement entendue, quelle que soit la raison pour laquelle ils sont dans cet établissement.

Comment, dans la gestion quotidienne de l’urgence, éloigner l’épuisement professionnel ?

Il faut distinguer l’urgence de la crise. L’urgence — jamais profitable aux personnes accueillies et à leurs familles — peut être différée, c’est ce que nous nous employons à faire le plus souvent possible. La distinguer de la crise, c’est reconnaître le besoin de la personne accueillie et sa souffrance à un moment donné. Traiter en urgence le besoin d’une personne, c’est aussi négliger celui des autres. C’est souvent le cas lors de l’expression violente d’un jeune : les autres enfants de l’unité en sont victimes, car agressés aussi même en n’étant pas concernés. Le fait de devoir se consacrer à un seul jeune en crise et de négliger les autres est une grande violence pour les éducateurs aussi : la multiplication de ces épisodes conduit à l’épuisement si aucune perspective d’un avenir meilleur n’existe.

À l’IDEF 71, un certain nombre de moyens sont mis en œuvre pour soutenir les équipes au quotidien, mais aussi à plus long terme : échange, soutien, réassurance par le cadre socio-éducatif mais aussi parole du chef d’établissement sur ce qui réussit, au même titre que ce qui l’est moins… Reconnaissance de la difficulté des situations traitées, prise en compte de la parole des professionnels, réactivité : nous avons édité un protocole pour les situations de violence, avec débriefing rapide, accès à une aide extérieure, saisine d’une pré-commission de sanction, etc.

Par ailleurs, l’accès à l’écrit permet de relater les incidents, d’en faire part, de les mettre à distance, voire d’analyser les problèmes et d’être force de proposition pour un avenir différent. Favorisons l’implication des personnes, invitons les professionnels à travailler sur leurs difficultés, ouvrons l’analyse de la pratique à toutes les personnes proches des personnes accueillies : maîtresses de maison, veilleurs de nuit, travailleurs sociaux, assistants familiaux…

Enfin, ayons toujours des projets — nouveaux services, réflexions institutionnelles, travail sur les outils, évaluation —, ouvrons-nous à la formation (continue, professionnelle, promotionnelle ou de reconversion), intra ou extérieure, et défendons-là avec opiniâtreté auprès de nos instances de tutelle. Multiplions les occasions de faire valoir la qualité du travail réalisé, et sachons faire la fête !

Comment travaillez-vous avec les familles ?

Nous avons mis au point un protocole prévoyant la présence (indispensable) de la famille lors du premier accueil. Après sept ans, le taux de réussite est supérieur à 75 %. L’accueil est en effet un moment privilégié, lié à l’intensité de la crise, où un certain nombre de choses peuvent être dites et entendues. Les personnes présentes (enfant, famille, cadre et éducateur de l’IDEF, travailleur social ou gendarme accompagnateur) remplissent un livret de l’accueil au nom de l’enfant : il s’agit d’un document d’informations sur l’établissement, sur l’enfant et les membres de sa famille. Chacune des personnes présentes (enfant, père, mère ou substitut, éducateur, cadre socio-éducatif) repart avec un exemplaire (à l’exception du travailleur social extérieur ou du gendarme).

« Pourquoi suis-je là ? » et « quels mieux-être sont attendus, et dans quels buts ? » : l’enfant est invité à répondre à ces questions, mais également sa famille si lui ne peut rien en dire. C’est le début d’une appropriation de la séparation, et écrire leur parole est acte fondateur d’une dynamique de changement. Dans ce livret d’accueil, une place importante est réservée aux habitudes de l’enfant et aux choix des parents : cette partie est remplie par l’éducateur présent à l’accueil, l’enfant et la famille seulement. Puis une visite des lieux est effectuée, les parents pouvant participer à l’installation de leur enfant.

Au-delà, les échanges avec la famille continuent au quotidien avec les éducateurs et l’infirmière. Le cadre socio-éducatif et le psychologue proposent deux rencontres avec les parents pour rechercher les causes profondes de la séparation. À ce niveau, les motivations de l’ordonnance ou de l’accueil provisoire sont la base du travail. Un projet de séjour est construit peu à peu avec le jeune, sa famille, l’IDEF et l’aide sociale à l’enfance (ASE). De nombreux accueils considérés par l’ASE comme étant « dans l’attente d’une place en établissement » ont pris une tournure différente grâce au travail avec les familles, et se sont transformés en un retour à domicile. Un bilan a lieu ensuite à une échéance négociée, en tout cas inférieure à trois mois.

Le travail sur la parentalité au quotidien est évident dans la mesure où les parents restent détenteurs de l’autorité parentale : ils sont régulièrement informés des difficultés — problèmes scolaires, de discipline, de fugue, de sécurité, de santé —, et aucune signature n’est faite à leur place. Nous n’assurons pas de visites médiatisées dans les locaux qui sont les lieux de vie des enfants et qui manquent de neutralité. En revanche, quand la situation le permet, nous accueillons la famille de l’enfant dans des salles d’accueil (deux par unité de vie) et un appartement pour les droits de visite longs et expérimentaux. À la pouponnière, les familles peuvent donner des soins à leurs enfants, les biberons d’une journée, assurer le repas ou le coucher. Nous avons pu laisser une mère handicapée en fauteuil, accéder aux soins de la toilette de ses enfants dans la salle de bain de l’unité au 1er étage.

Nous prenons le temps de discuter avec les parents quand leur enfant part ou revient d’un temps passé à la maison. Je regrette que nous ne puissions pas encore les accueillir pour des groupes de parole ou des réflexions à thème au foyer de l’enfance, ce qui est possible au centre maternel.

Comment voyez-vous l’avenir des foyers de l’enfance ?

Le foyer de l’enfance pourrait-il devenir… un lieu d’alternative au placement, où les enfants décideraient de venir pour travailler quelque chose d’un avenir différent avec leurs parents ? Un modèle de restauration (le mot est pertinent) mais pas forcément de restauration rapide…


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