N° 772 | du 3 novembre 2005 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 3 novembre 2005 | Jacques Trémintin

Le dit de la cymbalaire

Charles Mérigot


éd. La Ramonda (3 allée Marie Laurent 75020 Paris), 2005 (236 p. ; 19 €) | Commander ce livre

Thème : Chômage

Voilà un livre qu’il faut lire à tout prix. Son écriture claire et limpide contraste avec le sombre destin qu’il décrit : la descente aux enfers d’un cadre moyen broyé par une société qui ne fait guère de cadeaux à celles et ceux qu’elle exclut. Le sujet est grave, mais le ton est léger : on rit franchement à certains passages, on est ému par bien d’autres. La lucidité, la sérénité et l’humanisme qui traversent ces pages sont impressionnants.

L’auteur réussit le pari de nous décrire un itinéraire qu’il ne souhaite à personne, sans pour autant déverser son amertume et son pessimisme à chaque paragraphe. Pourtant il aurait de quoi ! Charles Mérigot avait un bon métier et un bon emploi : responsable informatique d’un hôpital. À 43 ans, il est remercié. Situation provisoire pense-t-il. Il ne le sait pas encore, mais il vient de changer de statut : il n’est plus ingénieur informaticien à la recherche d’un emploi, il est devenu chômeur. Il ne sait plus ce qu’il faut qu’il dise ou pas aux employeurs qui le reçoivent. Doit-il parler de son expérience qui le met en valeur ou la cacher pour qu’il ne fasse pas peur ? Comment expliquer le temps d’inactivité qui s’allonge ? Ce temps qui « sans argent, sans travail, sans relations, sans futur prévisible devient une pâte informe ». La plus simple démarche finit par lui coûter. Jamais il n’aurait pensé que des gestes si simples représenteraient de tels sacrifices : timbrer une lettre, passer uncoup de téléphone, acheter une tenue correcte pour se rendre aux entretiens d’embauche…

Car les dettes s’accumulent : relever la boîte aux lettres devient un véritable cauchemar. Il lui faut d’abord couper le téléphone, puis quitter son logement, parce qu’il ne peut plus payer. Quant à l’hébergement que lui proposent pour quelque temps ses amis, il y renonce quand le provisoire se prolonge… Ne reste plus alors que les foyers : ceux pour six mois d’abord, délai trop vite passé. Le Samu social ensuite et les accueils d’urgence pour la nuit. Plus son parcours l’entraîne vers le bas, plus il se dépouille des affaires qu’il souhaitait conserver. « Je n’ai plus rien. Ce qui est à moi, c’est mon corps, l’endroit où je me tiens, l’instant pendant lequel je respire. » On ne pense plus alors qu’à réussir à se procurer de l’eau gratuitement, aller aux toilettes sans payer, comment conserver son sac ou ses chaussures quand on dort dans la rue… Charles Mérigot a fini par intérioriser les étiquettes qu’on lui avait collées : celui qui n’a plus ni logement, ni travail, ni compte bancaire, ni voiture, le paumé, l’inemployable. « On me mettrait en prison, au moins fixerait-on une date de libération. Moi, je n’ai aucune date ». Il faudra la crainte du bug informatique, en 1999, pour qu’on fasse à nouveau appel à ses compétences et qu’il remonte tout doucement la pente.

Témoignage poignant et d’une grande sensibilité qui fait penser au lecteur, une fois la dernière page refermée : « Qu’avons-nous collectivement raté pour faire vivre de telles épreuves à certains de nos contemporains ? »


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